LE VENT EN POUPE

— Tu ne seras jamais quun bon à rien. Tu as ruiné ma vie. Je regrette le jour où tu es venu au monde.

Jennifer sen prenait à son fils, elle se défoulait sur lui toutes les fois que quelque chose nallait pas. Cette fois, elle navait pas obtenu le poste quelle convoitait. Si elle lavait obtenu, elle sétait convaincue que la vie aurait été plus rose. Elle aurait réussi. Travailler à la cafétéria de lécole   du quartier signifiait des avantages concrets et une assurance maladie, et Dieu seul sait quelle en avait besoin. Le salaire aurait été suffisant pour abandonner la sombre cave humide de sa mère une fois pour toutes. Plus que tout, Jennifer cherchait à établir un peu de distance entre elle et ce foutu désespoir qui ne voulait tout simplement pas la laisser tranquille.

Elle se sentait complètement inutile dans le monde et chaque fois que le destin lui rappelait combien elle était nulle, une perdante née insignifiante, elle punissait lenfant ; il était après tout la preuve la plus concrète de ses manquements.

Encore jeune, blonde et séduisante, à 28 ans, la silhouette parfaite, elle faisait sensation lorsquelle arpentait la rue. Les femmes lui en voulaient alors daccaparer lattention de leurs hommes qui se retournaient pour mieux la voir. Jennifer appréciait les sifflements. Elle raffolait de lattention quon lui donnait. Cest pour cela quelle souhaitait aussi une vie sans Jim. Il était la raison pour laquelle elle nétait pas encore heureuse et ne sen sortait pas.

— Emmenez-le loin de moi. Je ne veux pas de ce gamin. Je narrive plus à le supporter. Je ne veux plus quil mappelle maman !

Jennifer plaidait auprès dune assistante sociale bien embêtée. Mme Rockwell, qui à ce moment précis aurait souhaité que le garçon ne puisse entendre ce que disait sa mère, déplorait le discours. Jim, toujours là, tout près, à deux pas, chaque fois que sa mère perdait la tête, entendait tout. Ce nétait pas la première fois quelle disait ces choses-là devant lui. Elle était seule à prendre soin de lui, à lui donner les sandwiches au beurre de cacahuète et à la confiture quil aimait beaucoup !

Elle lui donnait du lait. Il lappelait maman. Cest tout ce quil connaissait. Quand il était sage et quelle se sentait bien, elle lui tapotait le crâne. Il se sentait aimé. Cétait le plus près quil avait jamais été de la joie. Il navait que six ans.

Mme Holloway, la mère de Jennifer, la grand-mère de Jim, regardait la scène sans broncher comme à son habitude. Elle tirait lentement une bouffée de sa cigarette et secouait la tête assise près de la fenêtre du salon dans son fauteuil préféré. Incrustée dans la fibre, une grosse tache, du café peut-être, révélait à quel point il avait lair fade et bon marché. Il était usé et blanchi par le soleil. Elle ne pouvait se permettre ni de le remplacer ni un bon nettoyage à la vapeur. Les réticences de sa fille à se comporter comme une mère et son rejet du garçon étaient des scènes quelle avait vues se répéter plusieurs fois auparavant. Dans sa famille, elles servaient de rite de passage.

Dans sa famille toute sa vie, cest comme ça que les parents avaient traité leurs enfants. En règle générale, elle intervenait et mettait rapidement fin à lagitation, mais cette fois-ci Mme Holloway ne disait pas mot. Ce nétait pas le bon moment, et elle ne souhaitait pas ajouter à la confusion ambiante en élevant la voix. Elles avaient de la compagnie. Jennifer finirait par se ressaisir, se calmer et tout redeviendrait normal. Elle accepterait son destin comme tout le monde jusquà la prochaine fois et puis lenfer se déchaînerait à nouveau.

Fatiguée de se faire appeler encore et encore à cette maison par des voisins inquiets, Mme Rockwell décida de faire quelque chose une fois pour toutes. Elle en avait vraiment assez de cette famille de dégénérés. Cette fois-ci, elle était prête à faire ce quelle pensait être juste pour le garçon. Était-ce ou nétait-ce pas dans son intérêt de rester avec la seule famille quil connaissait ? Une séparation serait brutale. Bon ou mauvais, pendant six ans, les deux femmes avaient été tout ce quil comptait comme parents. Bien sûr, elles lui manifestaient peu ou pas daffection, mais la vie était ainsi faite pour certaines personnes, et difficile dans cette région.

Lidée de laisser le garçon vulnérable aux abus de sa mère tiraillait lassistante sociale. Que dirait-on ? Quelle avait perdu la main ? Elle sen tapait maintenant. Elle soutiendrait que cétait juste un autre cas sans importance réelle, mais si quelque chose de grave arrivait au garçon, tout le monde dirait que cétait sa faute, quelle navait pas pris les mesures qui simposaient quand elle en avait eu loccasion.

Et cette terrible mère, Jennifer, ne lui rendait pas la tâche facile en tapageant à tu-tête devant tous ceux quelle connaissait quelle ne voulait plus être la maman de personne, et comment cet enfant du diable était en train de ruiner sa vie. Quelle famille gênante ! Si près de la retraite, pourquoi lui avait-on refilé un tel dossier ?

Léquipe que formaient la mère et la fille Holloway se chamaillait tout le temps. Lune ne valait pas mieux que lautre. Lorsque lassistante sociale leur demanda séparément de décrire latmosphère à la maison, le mot « toxique » fut utilisé à plusieurs reprises. Personne ne partait jamais. Cétait comme si elles avaient besoin lune de lautre. Apparemment, elles aimaient le désordre. Sept ans plus tôt, après une soirée divresse dans un bar local où Jennifer laissait les hommes lui payer des verres, elle se retrouvait dans un motel avec un jeune homme quelle navait jamais rencontré. Il avait capté son attention. Elle ne le reverrait jamais. Elle pouvait donc tout oser. Et cest comme cela quelle le voulait.

Il parlait avec un drôle daccent, avec des phrases longues et tout, pas les grognements auxquels elle était habituée. Elle ne se préoccupait nullement de connaître son nom ni doù il venait, et il ne se préoccupait pas de connaître le sien. Cela navait aucune importance. Le nom des étrangers nest jamais important ! Deux mois plus tard, après avoir appris quelle était enceinte, elle envisagea un avortement. La décision de sa mère était prise. Rien de ce que Jennifer avait à dire ne changerait rien à rien. Elle devait garder lenfant, et cétait final, insistait sa mère. Ils étaient de bons chrétiens.

Dans le quartier, Jim passait pour un garçon sociable et sympa. Il avait beaucoup damis. Ils le laissaient jouer au héros de leurs jeux tapageurs. Leur favori était cache-cache. Vêtu dune cape, il se prenait pour un justicier vengeur, débusquait les scélérats et la racaille cachés partout et protégeait le voisinage.

Ils jouaient pendant des heures, jusquà ce que les adultes viennent inévitablement mettre fin au bruit et renvoyer ce petit monde à la maison. Quand il nétait pas puni, les enseignants décrivaient Jim comme lun des garçons les plus brillants de la classe. Un vrai plaisir. Récemment, on pouvait le trouver à la maison, expulsé de lécole en raison dun comportement que certains qualifiaient dantisocial. Du moins, cest ce quil avait entendu un adulte dire, ne sachant pas ce que cela signifiait. Lassistante sociale comprit vite que le défendre serait une perte de temps.

Trop de personnes naimaient pas le garçon ; ni la majorité des parents délèves ni les autres enseignants qui ne le connaissaient pas. Un enfant négligé par les siens suscite rarement la compassion des autres. Il ne sintégrait pas. Il portait la marque de linfamie, pensaient-ils. Le principal ne bougerait pas dun pouce. Jim, disait-elle, ne sentendait avec personne sauf sil était le chef. Son agressivité faisait de lui une menace permanente pour la sécurité de létablissement. Il avait pris à parti un camarade de classe lui déclarant quil était trop stupide pour se voir autorisé à vivre une minute de plus, et avait élevé la voix sur le professeur qui lavait puni pour ça, lui criant à tue-tête quelle nétait bonne à rien, car elle non plus ne comprenait rien à rien.

Dautres parents sétaient plaints. Toujours, le premier à faire le clown et le premier à perdre le contrôle, il empêchait leurs enfants dapprendre et de se concentrer en classe. Avec tous ses problèmes émotionnels, il navait rien à faire dans une classe pour enfants normaux. Dautres arrangements devaient être pris. À part lenvoyer dans un établissement spécialisé approprié, lécole ne pouvait rien faire de plus pour lui.

Peu de temps après, Mme Rockwell, lassistante sociale, emmenait Jim loin de la seule maison quil ait jamais connue. Elle réussit à le faire placer temporairement dans un foyer daccueil. La famille qui le reçut prenait déjà soin de quatre garçons placés chez eux par lassistance publique. La mère de famille, une matrone pieuse et aimable, considérait quil était de son devoir dapporter une certaine humanité à la vie des âmes  sombres, perdues, dont elle avait la charge. Elle serait leur bergère.

Elle leur apprit à joindre les mains pour la prière, à prendre soin les uns des autres comme des frères en Christ, et à gagner leur pain quotidien en contribuant aux tâches ménagères. Elle essaya détablir une relation avec Jim. Ayant reçu si peu daffection dans sa courte vie, il résistait au contact physique forcé quon cherchait à lui imposer. Il ne se laissait pas toucher. Ce nétait facile pour personne ! Il reculait chaque fois quelle sapprochait.

Son mari, le disciplinaire, trouva beaucoup plus facile de gérer Jim. Il imposait sa loi avec fermeté, à laide dune attitude austère. Jim comprenait labus verbal et la violence. Se retrouver à lenvers de lamour nétait pas nouveau pour lui, plutôt familier même, réconfortant et prévisible. Les injonctions de lhomme costaud, incapable de magnanimité, ne le déconcertaient donc pas. Il naurait aucun problème avec Jim.

Jennifer cherchait à prendre contact avec lassistante sociale. Elle voulait savoir comment allait son fils et quel type de personnes soccupaient de lui. Tremblotant pendant quelle parlait, elle cherchait désespérément des réponses à ses questions, puis ajouta :

— Une famille jeune, professionnelle serait parfaite. Elle procurerait à Jim une vie plus stable, et qui sait, peut-être accepterait-elle aussi daider sa maman ?

Exaspérée par ce quelle considérait être un comportement hors norme, des plus farfelus, Mme Rockwell, de la plus belle voix quelle pouvait produire, répondit à ses questions et lui demanda de ne plus sinquiéter pour Jim. Après tout, elle lavait abandonné. Rester en contact avec un enfant quelle avait rejeté ne ferait que le troubler davantage.

— Je ne lai pas abandonné. Je ne pouvais tout simplement pas prendre soin de lui. Cest compliqué. Vous savez ? Il y a une différence, répondait-elle.

Dans la deuxième rangée de bancs soigneusement alignés de léglise, Jim et ses frères adoptifs assis penaudement faisaient mine de se recueillir ; juste comme la famille le voulait. Sefforçant de ne pas attirer lattention sur lui, il imitait les gestes répétitifs des adultes qui lentouraient. Il pliait les genoux, baissait la tête, et prenait un air contrit, pensif et profond. Jim joignait les mains en signe de soumission à Dieu pour le plus grand plaisir de sa mère adoptive. Il pouvait être un si gentil garçon quand il le voulait.

Le sermon ce jour-là soulignait la nécessité du repentir afin de trouver labsolution du péché et la faveur de Dieu. Jim creusait son cerveau à la recherche dun péché quil aurait pu commettre. Sa nouvelle mère lui avait expliqué ce quétait un péché. Cétait faire quelque chose que vous saviez que vous ne devriez pas faire. Il ne pouvait penser à rien. Sa mémoire à cet âge était peu profonde, un peu comme sa compréhension des élucubrations et autres caprices des adultes.

Ensuite, il regarda son père adoptif les yeux levés ;  les paumes surélevées au-dessus de sa tête, perdu dans une conversation passionnée avec une personne quil ne pouvait pas voir, parce que probablement cachée dans le plafond. Il limplorait. Lintensité de la dévotion de lhomme inquiétait Jim. Ses muscles faciaux se contractaient. Lenfant gardait les yeux rivés sur le colosse.

Une femme vêtue de noir sassit à larrière de léglise sur le siège le plus éloigné de lallée centrale. Elle portait un voile léger comme lune des vieilles dames pieuses à lavant. Faisant fi des larmes qui coulaient le long de son visage, elle regardait lhomme costaud avec les mains en lair et le petit garçon qui lobservait en sinterrogeant. Deux dimanches de suite, ni vue ni connue, elle avait fait une apparition à larrière de léglise. Jim semblait bien, ni triste ni heureux, chaque fois un peu plus confus que la précédente, mais en bonne santé quand même. Jennifer voyait quil valait mieux quelle se maintienne à lécart pour de bon. Lhomme ne semblait point commode. Elle avait déjà fait tout ce quelle était capable de faire pour Jim. Elle cherchait certainement à sen convaincre.

Après une longue journée passée à suivre scrupuleusement les instructions de ses gardiens, fatigué et incapable de se concentrer davantage après deux heures dun long sermon, Jim devint tout à coup nerveux. Il commençait à sagiter et à tapoter du pied. Le froncement de sourcils sur son visage denfant indiquait à quel point il sennuyait. Ces signes dimpatience allaient inévitablement être mal interprétés, comme autant de preuves supplémentaires de son caractère foncièrement indiscipliné et rebelle.

Un manque de foi et de dévotion à la parole de Dieu tout-puissant devait être sévèrement fustigé. Et pendant quon y était, pourquoi ne pas le réprimander aussi pour avoir mouillé son lit nuit après nuit ? Son manque de maîtrise de soi était à la fois un affront et une imposition pour le ménage. Quelquun devait nettoyer son bordel. Aérer le matelas.

Son père adoptif lui fit sentir la dureté de sa baguette profitant den faire un exemple pour les autres enfants. La baguette ne laisserait pas de traces. Il aurait été inadmissible que de laisser ! Lhomme féru de discipline visait toujours les fesses. Une partie de lanatomie humaine rembourrée de graisses, et recouverte de tissu, autant de couches protectrices. Après la messe, il ne sentirait que très peu la douleur. Il était blindé et ses vêtements rembourrés. Il fallait lui faire peur ; le seul moyen de vaincre le mal, rendre le monde meilleur, en faire un endroit où le diable ne pourrait trouver aucun réconfort. La première fois quil fut frappé, blessé dans son amour-propre, Jim recula dincrédulité. Le sommeil ne parvenait plus à le trouver. Il passa la nuit recroquevillé sur lui-même, craintif, et éveillé dans un coin de son lit.

Il narrivait pas à comprendre et se demandait pourquoi le destin avait été si méchant avec lui ; pourquoi il était né pitoyable déplorable et indigne de toute affection. Dautres enfants trouvaient des gens pour les aimer et bien les traiter. Il lavait vu à lécole. Pas étonnant quils puissent sautoriser à  être gentils tout le temps. On était gentil avec eux aussi ! Il décida le soir même que si on le trouvait indésirable, il devait pleinement assumer son destin, devenir méchant, inacceptable, indésirable jusquau bout et blesser à son tour ceux qui le blessaient chaque jour. La dernière fois que cela se produisit, la troisième fois en quatre semaines quil reçut une raclée dans le foyer chrétien, de sa poche, il sortit une boîte dallumettes volée dans la cuisine, et mû par une fureur provoquée par la détresse, en retira un bâtonnet et le fit craquer pour mettre le feu à son lit. Il voulait détruire sa place dans cet antre diniquité.

Une Bible dans la main, le bon vieux couple chrétien voguait dans des poses stylisées, le visage creusé par lhumilité, un sourire calculé de connaisseur en psychologie humaine, nosant pas regarder dans la direction de Jim, il expliquait au représentant du gouvernement qui venait le chercher pourquoi ils ne désiraient plus garder cet enfant en difficulté. Mme Rockwell semblait perdue elle aussi. Il ny avait pas de place à lorphelinat. Si lon devait croire tout ce qui avait été dit à son sujet, Jim était clairement dérangé. Il était incapable dempathie. Elle pouvait lobserver dans ses regards vides. Il ne comprenait donc pas comment il transformait la vie de tous ceux qui lapprochaient en enfer sur Terre. Pourquoi ne pouvait-il pas simplement se comporter comme un enfant normal ? Elle le ferait évaluer par un psy et probablement interner après lété. On trouvait toujours de lespace dans les asiles psychiatriques pour les menaces à la santé publique.

Inconscient sur un lit dhôtel trop grand pour son petit corps frêle, un sourire suffisant plaqué sur son visage, Jim semblait enfin heureux.  Il était seul. Linfirmière de nuit qui le gardait tentait précautionneusement de le border, elle sappliquait pour ne pas le réveiller. Elle savait trop bien combien il naimait pas quon le touche. Sa remplaçante serait là au petit matin.

Lorsquon rencontrait Jim pour la première fois, il se comportait comme un petit homme rempli de convictions et dun véritable sentiment de qui il était censé être, croyait-elle, ce quelle navait jamais vu auparavant si bien ficelé dans un petit bout dhomme comme ça.

Limportance quil se donnait aurait cependant bien  pu nêtre quune vaine tentative de protéger un ego meurtri. Linfirmière ne pouvait pas se permettre doublier, ne serait-ce quune seconde, ce que le petit bout dhomme avait déjà fait, et ce quon lui reprochait. Elle devait rester alerte. Ne point sassoupir, de toute la nuit. Un instant dinattention suffirait pour que le pire se produise. Elle ne pouvait se permettre de sendormir en sa présence. Cela pourrait lui coûter son emploi et même sa vie, disait-on.

Elle sortit un livre de son sac, jeta un coup dœil sur lenfant qui ronflait légèrement étalé de tout son long sur le grand lit et, estimant que tout allait bien, la côte étant dégagée, elle commença à lire le livre ouvert à la page où elle sétait arrêtée la veille, tout en se demandant comment un garçon de six ans pouvait se retrouver seul dans une chambre dhôtel payée par les contribuables, comme pupille de la Nation, au lieu de chez une famille daccueil, ou dans un orphelinat ou encore avec sa famille juste à lautre côté de la ville.

Tout ce quon sétait contenté de lui dire était quil avait essayé de tuer des gens. Ce visage angélique, ce sourire facile et ces manières affectueuses faisaient de ce petit monstre vif desprit quelquun avec qui travailler devenait un plaisir. Comment était-ce possible ? Comment cela pouvait-il être ? Bien sûr, il fallait de temps à autre faire preuve de fermeté, mais ni plus ni moins quavec un enfant ordinaire. Une fois que linfirmière eut fait plus ample connaissance avec Jim, elle conclut quil ny avait vraiment pas de problèmes. Tout le monde avait dû se tromper sur son compte. Comment le superviseur pouvait-il avoir raison ? Que sétait-il vraiment passé ? Elle demanderait à nouveau, et cette fois aussi, insisterait pour consulter le dossier de lenfant quand elle irait au bureau. Ce quelle trouverait lui briserait probablement le cœur et lamènerait aux bords des larmes, mais il lui fallait en avoir le cœur net. Elle ne voulait plus en faire une obsession de ce Jim.

La mère du petit avait été maltraitée par sa  propre mère, qui elle aussi avait également été maltraitée par sa mère. Ils étaient tous victimes de maltraitance dans cette famille, dis donc. Personne navait achevé des études secondaires. Peu avaient déjà occupé un emploi digne de ce nom. Les hommes passaient et restaient juste assez longtemps pour engendrer le prochain marmot. La famille survivait grâce à une aide gouvernementale, à des dons de léglise et dautres organisations caritatives. Les allocations que la grand-mère de Jim percevait en raison de son invalidité ajoutaient du beurre aux épinards. Elle nen croyait pas ses yeux !

Les lits de fleurs du parc, les tulipes, les roses et le lis blanc ainsi que la pelouse qui les entourait restaient interdits aux passants et aux promeneurs en tous genres. Une oasis au milieu dune jungle de béton, le parc attirait toutes sortes de nounous et de mamans accompagnées de jeunes enfants. Les employés de bureau des immeubles avoisinants se tenaient parfois aux abords de la pelouse du parc le temps de faire la pause et de fumer une clope. Ils polluaient lair. Pour éviter dêtre forcés de se déplacer, les vagabonds se redressaient à la première vue dun policier. Des enfants heureux couraient, jouaient et riaient bruyamment. Jim aimait les ballons, quelle quen soit la taille. Ils signalaient loubli, la perte de contact avec une réalité autrement insupportable. Sil y avait une balle de nimporte quelle sorte, de nimporte quelle taille, Jim se joignait sans se faire prier à la partie. Une fois perdu dans lactivité et le jeu, le monde lui souriait à nouveau.

Sinon, livré à lui-même, en proie à lennui, il commettait limpensable. Sous lœil vigilant, mais permissif de linfirmière, celle qui lamenait chaque matin au parc, il choisissait de cueillir des fleurs interdites. Son amour des fleurs ne pouvait tout simplement pas être contrôlé. Il possédait des arguments de poids. Comme lui, elles étaient arrachées de leurs racines, ajoutaient du piquant, des couleurs et de la beauté à la vie des gens, se donnaient entièrement même si elles ne recevaient plus ce quil leur fallait pour sépanouir. Jim composait un assortiment coloré. Émue, linfirmière ninsistait jamais et le laissait faire.

De retour à lhôtel, Jim allait chercher Ada, sa femme de ménage préférée, et lui offrait le bouquet et son plus brillant sourire en plus. Il avait un faible pour Ada. Ça se voyait. Elle laimait bien elle aussi. En retour, le lendemain, elle lui laissait souvent une tranche de gâteau dans la chambre en son absence. Un jour, Jim confia à une infirmière combien il aurait souhaité quAda puisse rester avec lui tout le temps.

— Linfirmière, insistait Jennifer, a une mauvaise influence sur mon enfant.

Pressée de sexpliquer, elle balbutiait, puis ajoutait :

— Elle lui permet de désobéir au règlement et de ramasser des fleurs dans le parc. Vous savez, il y a des signes affichés partout qui interdisent clairement cette pratique.

Mme Rockwell réprima lenvie de la gifler. Au lieu de cela, elle répondit dune voix calme.

— Nous avons déjà discuté de cela. Sil vous plaît, laissez lenfant tranquille, ou je naurai dautre choix que dimpliquer le juge.

— On verra ce quon verra !

Elle venait pour nettoyer la chambre, passer laspirateur, faire le lit et laver la salle de bain, et Jim parfois refusait de sortir. Il sasseyait dans un fauteuil profond et la regardait se déplacer avec la grâce dun félin. Elle lui souriait et il le lui rendait bien, hypnotisé par son regard doux et ses gestes délicats. Personne navait jamais été aussi gentil avec lui quAda. Elle comprenait sa douleur, et prenait des gants avec son petit bonhomme. Inquiète, elle voyait le petit garçon apeuré, comme il était, avide dacceptation, de reconnaissance et dune mesure daffection.

— Pourquoi tu ne pourrais pas devenir ma maman ? demandait-il à Ada.

Pour Jim, elle était plus quune simple mortelle, plutôt son ange gardien. Heureux en sa présence, il reprenait goût à la vie. Une chaleur lenveloppait comme pour la toute première fois et le sang se répandait avec force dans ses veines. Il se sentait renaître.

Ada Bakary aimait recevoir les fleurs de Jim. Lorsquelle parlait à ses collègues, elle lappelait mon petit homme. Le personnel de lhôtel, pour la plupart, un groupe dAfricains de lOuest, appréciait beaucoup Jim. Il ne leur faisait aucun problème, leur donnait seulement de la joie avec ses plaisanteries et ses petites attentions, et faisait montre d’une grande curiosité à leur sujet.

La douleur que ressentait le petit basané provenait de la manière dont sa propre famille qui ne se respectait pas vraiment lui avait offert la vie. Un peu plus pâle que lui, elle ne faisait aucun cas de lui. Il ressemblait à un Arabe. Avec les Noirs, sa colère séteignait. Eux au moins ne semblaient pas attendre le pire de lui. Ils le protégeaient un peu, croyait-il avec naïveté, manifestaient de la complicité, comme sils comprenaient sa douleur. Ils avaient, comme tout le monde, surtout pitié de lui. Le superviseur des infirmières savait quil y avait eu moins dincidents lorsque des infirmières noires, hommes ou femmes, sétaient occupées de lenfant ; alors il encourageait la pratique. Voyaient-ils quelque chose que personne dautre ne voyait ?

Dans le dossier de Jim, linfirmière de garde le matin enregistra un évènement quelle jugeait important. Le jour où Ada avait reçu les fleurs pour la première fois, Jim avait semblé parfaitement tranquille avec elle, et avait même eu un geste de tendresse et de compassion à son égard. Il ne sétait pas figé quand, émue aux bords des larmes, elle avait posé une main amicale sur son épaule. Elle avait voulu quil comprenne ce que son geste avait signifié pour elle. Son propre mari ne pensait jamais à lui en apporter, même pour son anniversaire. Aucun adulte auparavant navait jamais pu toucher Jim sans provoquer une crise de nerfs, ni les infirmières qui soccupaient de lui ni les enseignants de son école ; et depuis peu, une fois par mois, quand elle venait lui rendre visite, ni même la femme quil avait appelée autrefois, maman. Il avait pris la décision lui-même, tout comme elle tout au début. Sa vraie maman à présent sappelait Ada.