Stranger Danger – Part 1

  Quelle idée de démissionner juste avant une pandémie ! Je ne pouvais pas savoir ! En revanche, je savais que j’en avais marre de ce boulot qui me saoulait. Je n’apprenais plus rien, et en avais fait le tour assis à un bureau à longueur de journée à remplir de la paperasse, à pérorer sur des dossiers dont je n’avais plus rien à foutre avec des gens que je méprisais. C’est ingrat le travail d’un fonctionnaire ! La routine, les intrigues et les rivalités me désespéraient. J’en avais marre de compter. Le temps défilait lentement. Il me restait dix ans avant la retraite. Dix ans, c’est long. Tant pis ! J’avais trop hâte de me casser. 

Je m’étais senti assiégé au bureau, bousculé par l’anxiété de personnes tout à fait ordinaires, mes supérieurs. Inquiétés par ma présence, ils n’avaient ni voulu ni pu entendre et encore moins accepter les mots sans complaisance qui à l’occasion échappaient de ma bouche. Ils n’avaient cure de mon intelligence. De moi, on exigeait qu’assentiment et capitulation. Ils me cherchaient parfois, et se sentaient menacés par ma compétence. Ils peinaient à m’écraser du poids de leur supériorité supputée. N’étais-je donc pour eux qu’un personnage archétypal ? Malgré mon invisibilité, je leur faisais de l’ombre. Ça me faisait plaisir de croire ça, en tout cas. J’incarnais leur négation. 

Me détestaient-ils ? Probablement. Mais je pense plutôt qu’ils m’enviaient ce pouvoir qu’ils pensaient que j’avais, et qui leur faisait salir leurs frocs. Leurs difficultés, à me faire des reproches valables, l’indiquait. Nul besoin de parler ; ce que j’avais à dire, mon pouvoir était inscrit sur ma peau. Comment pouvais-je jamais me sentir à mon aise avec des gens qui machinalement se défendaient de moi alors que je n’osais même pas les attaquer ? 

Cette violence psychologique qu’ils me renvoyaient m’insupportait. Tous ceux qui m’ont précédé, comment ont-ils fait pour supporter ces traitements de merde ? Presque trente ans d’un abus sournois. Ces gens-là n’étaient pas, et ne seront jamais au centre de mes préoccupations. Et pourtant, ils se forçaient à ma conscience par des interactions déplaisantes. L’agression tyrannique que je ressentais produisait un lent suicide de ma volonté, un déni, une abdication progressive de mon humanité. Je ne voulais qu’une chose, fuir pour guérir, me retrouver face à moi-même, reprendre place au centre de ma vie, et ôter leur poison de mes veines ; retrouver ma terre natale pour abreuver mon orgueil à sa source.  

En moins d’une semaine, j’avais vendu tout ce que je possédais, ou presque. Les machines de sport, les haltères, les gros meubles indévissables et les vêtements d’hiver dont je n’avais plus besoin. Faute de place dans l’appartement que ma famille mettait à ma disposition, je n’amenais que le strict nécessaire vital. Quelle aubaine pour mes nombreux acheteurs ! Facebook Marketplace m’avait mieux servi cette fois-ci que Craigslist. Quelques affaires personnelles, mon lit, et ma voiture se baladaient en pleine mer Caraïbe ; bifurquaient dans un container par les Bahamas, la Jamaïque, la République Dominicaine, et Saint-Martin à destination de la Guadeloupe. 

Je squattais à présent un appartement vide dans l‘attente d’un vol qui devait m’emmener au soleil sécher mes os. Le quatrième. J’attendais d’embarquer à l’aéroport quand, à la dernière minute, les trois premiers vols avaient été annulé. Les compagnies aériennes refusant de rembourser les billets me proposaient à chaque fois un crédit. À ce rythme-là, je devrais pouvoir un jour faire le tour du monde. 

Le sol était froid. Mon dos me faisait mal. Accroupis sur un lit de fortune consistant de couettes et d’oreillers posés à même le sol, je fus pris d’effroi. Le temps pressait. Il fallait remballer le couchage à toute vitesse. J’attendais de la visite.

Des ninjas masqués, accompagnés d’agents qui possédaient un code, venaient régulièrement visiter l’appartement. Ils se ruaient sur mon bien pour l’acheter pour un sou maigre. 

« Bande de radins ! » 

Mon agent immobilier avait fixé un boîtier électronique sur la poignée de la porte d’entrée avant d’y placer la clef que je lui avais remis. Une demi-heure avant l’heure de la visite programmée, sans crier gare, des femmes impatientes ouvraient la porte. En général, je gueulais, leur demandais de patienter, et surtout de sortir.

Comme d’habitude, je me mis à hurler : « Je suis sous la douche. » 

Les voyeuses écarlates me reluquaient déjà. La serviette était bien trop loin. Pas le temps de me couvrir. Je m’essayais donc à l’humour. 

« Je ne suis pas à vendre, mais tout se négocie. J’ai besoin d’une petite minute. Je me dépêche. J’irai m’habiller sur le palier, si vous voulez. » 

Elles tournèrent les talons hélant dans la volée :

« Nous revenons dans vingt minutes. »

L’appartement était grand, moderne et immaculé, pas étonnant qu’il plaise énormément. J’y ai vécu quinze ans, en tout. Tous les trois ans j’y investissais plusieurs milliers de dollars pour entretien et rénovation. 

Certains se plaignaient de l’isolement après seulement deux semaines de quarantaine. Ça faisait deux mois et demi que je n’avais plus de contact physique avec le monde extérieur. La pizza commandée ce jour-là me donna la diarrhée. Internet était coupé. Fini Netflix et Al Jazeera sur ordinateur. J’apprenais à tout faire sur mon smartphone.       

De ma fenêtre j’entendais des inconnus vociférer : « Dégagez, vous êtes trop près ! »  Et d’autres répondre, « Je vous emmerde. » Les gens avaient très peur. Je rêvais de la distance que je voulais mettre entre eux et moi. Retrouver mes proches. Je ne pensais qu’à ça ! 

Le cauchemar que je vivais m’apprenait la patience, à souffrir en silence, et surtout l’importance du lien social que j’avais jusque-là carrément négligé. Plus que deux jours avant une quatrième tentative d’envol. Je croisais les doigts. Imaginer le meilleur, me remontait le moral. Je faisais ce que je pouvais. 

Le chauffeur du Uber portait un masque et des gants en latex. Il plaça mes six valises maladroitement dans sa petite voiture. Je me sentais un peu à l’étroit. Il voulait absolument faire un bout de causette. Je fis descendre les vitres pour que l’air circule. À l’aéroport, aucune annulation ne fut annoncée. Cette fois, c’était sûr, je prenais l’avion. 

Une réflexion au sujet de « Stranger Danger – Part 1 »

  1. Bonjour,
    C’est sans doute un extrait de votre dernier roman. C’est vrai que ça donne envie d’en connaître la suite. 👍

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