Stranger Danger – Part 3

Charmant et généreux les rares fois qu’on le voyait bien luné, mon dernier patron était un tyran à la mine renfrognée qui gueulait sans dire un mot. La façon dont il tenait sa bouche donnait cette impression. Toxique, rarement de bonne humeur, il s’agitait tout le temps, on ne voyait que lui dans le grand bureau design. Monsieur contrôlait tout, voulait tout savoir, se comportait comme s’il pouvait se passer de nous et faire tourner sa boîte. Comment l’oublier, il en était le propriétaire. Une boîte n’est pas une démocratie, mais quand même ! Les règles de la bienséance ? Ça ne lui disait rien. Nous baissions la tête et encaissions comme des grands ses sautes d’humeur. Ça ne servait à rien de se disputer avec lui. On se disait que la tempête passerait. Mieux valait supporter ça que pointer au chômage. Nous épions l’aiguille de l’horloge qui ne défilait jamais assez vite. 

Nos objectifs atteints, le patron nous en donnait toujours d’autres plus durs encore. Il ne pensait qu’à sa gueule celui-là, et à sa foutue productivité. Rien d’autre n’importait. Jamais le temps de célébrer nos réussites. On n’en faisait jamais assez. C’était insupportable. Il avait peur de perdre la face et de ne pas faire ses chiffres.

Tout le temps fâché, il nous tenait par la crainte. Pas étonnant, les gens étaient tous des branleurs. Seul le fouet les motiverait. Gare à la chienlit. Avec son appétit insatiable pour la négativité, c’est à peine s’il disait bonjour au bureau. Ça ne servait à rien de chercher à l’apaiser. Narcissique, arrogant, et névrosé notoire, d’autres déclarait dans son dos qu’il n’avait aucune jugeote. Je me gardais bien de la ramener, comme ça, personne ne m’accuserait de faire des cancans, mais j’étais plutôt d’accord avec eux. 

Quand le patron nous faisait des reproches, nous nous tenions au garde-à-vous devant lui. Il aimait ça, le con. Moi, je respirais fort pour aérer mon cerveau. Ça m’empêchait de péter un plomb, et nous le regardions dans les yeux avec admiration et une tendresse inégalable, comme on regarde un bébé en train de faire des siennes. 

S’il haussait encore le ton, je levais les bras au ciel comme si je me rendais. Ça lui plaisait, vraiment. S’il n’arrêtait toujours pas, alors, je répétais son nom à tue-tête comme un disque rayé. Les hurlements cessaient : « Quoi, quoi, qu’est-ce qu’il y a ? » Et là, je lui assénais le coup de grâce à voix basse : 

« Monsieur, je vous entendais mieux sans toutes les émotions. Que disiez-vous au juste ? » 

Il mettait fin à sa tirade et me tournait le dos. Et moi, je partais faire un tour au WC vider mon trop-plein de pipi. 

Brutal en désespoir de cause, tout comme ses managers, il n’avait aucune idée comment motiver ses équipes. Impossible de lui dire ses vérités en face. C’était au-dessus de mes forces. Je ne prenais jamais ses mauvais comportements au sérieux. Trop de factures à payer. Il n’avait nullement envie de changer, ça marchait assez bien pour lui comme ça. Et les autres patrons fonctionnaient rarement autrement. Nous nous adaptions à ses mauvaises manières, prenant notre mal en patience. Et puis un jour, moi qui disais aux autres qu’il ne fallait jamais résister à l’arbitraire, « Son échec démontrera son incompétence », j’ai pété un plomb et ai tout lâché. Je n’avais plus froid aux yeux, et surtout, plus de patience. À un moment, il faut bien se respecter soi-même et se faire respecter, la déférence et un conditionnement de peureux encourageant les pires abus. Une existence autrement plus excitante m’attendait sous les Tropiques. Aujourd’hui, je refuse d’avoir peur et ne veux plus de patron. Je me crèverai le cul pour moi-même. 

J’ai débarqué dans mon île natale comme un pestiféré. Les autorités sanitaires m’ont placé immédiatement en quarantaine avec interdiction de circuler ou de sortir de mon nouveau logement, et visites programmées de la police locale. Certaines personnes avaient tellement peur d’attraper la COVID, qu’elles ne me parlaient pas, même au téléphone. Volontairement confiné au préalable pendant deux mois et demi, la peccadille que l’ordre français m’imposait, deux semaines supplémentaires de quarantaine contrôlées au quotidien par des flics venus constater ma conformité, semblait plus contraignantes pour mon amie que pour moi. De son balcon, elle engueulait des agents taciturnes pris au dépourvu. Je n’étais plus seul dans mon nouveau lit douillet, et plus rien ne me dérangeait. 

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