Stranger Danger – Part 4

Je découvris très vite que toute mon éducation récente devait être refaite. J’essayai d’accomplir les tâches nécessaires à mon installation : d’obtenir un compte Internet ; une carte grise, une Mutuelle, une couverture sociale, un permis français, mon permis américain n’étant valable qu’un an ; une assurance auto, autant de services spécifiques nécessitant la collaboration d’un tiers. Trente ans d’absence, et j’étais désormais un étranger sur mon île. Accro à la facilité, je passais mes appels, regardais la télévision, déposais mes chèques, et accomplissais mes opérations bancaires en ligne. De mauvaises habitudes selon ceux qui ne savaient pas y faire.  

L’attitude belliqueuse de mes interlocuteurs envenimait nos échanges. Les procédures étaient pourtant claires. Mon parcours du combattant ne faisait que commencer. Un peu de mauvaise volonté par ci et puis par-là, le paradis devenait rapidement un enfer. Mon verdict était sans appel.  « Peut mieux faire. » Partout le même refrain : « Il faut s’adapter aux façons de faire d’ici ! » C’est comme si, en face, les prestataires de service préféraient que je disparaisse. Un retour à l’inactivité leur semblerait préférable. Ils semaient l’engrais de mes préjugés. Je les aurais giflés s’il n’y avait eu aucun risque. 

Ça faisait trois mois déjà. Je ne comprenais pas. Depuis le temps que j’avais souscrit à ce service, je n’avais reçu aucune facture, voulais en avoir le cœur net et me rendais à l’agence la plus proche. Une jeune fille ravissante me reçut. Je lui fis part de mon souci. Elle fit mine de me comprendre. Et pourtant, elle refusait de consulter le compte pour vérifier le montant que j’étais venu payer. Ébahi, j’insistai. Elle sembla capituler quand elle se dirigea vers un ordinateur, regarda à droite et puis à gauche faisant mine de tapoter sur le clavier, avant de retourner vers moi. « Je suis désolé monsieur, je ne peux rien faire pour vous. » Devant mon insistance, elle s’énerva. La contrariété, au quotidien, me rendait la vie dure. À mon tour, je m’énervai. 

Je refusais de bouger. Je m’incrustais. Devant ma frustration, elle me confia : « Ça fait cinq ans que je suis rentrée, et ici, c’est dur les relations avec les professionnels. J’ai toujours autant de mal. » Quel toupet ! Elle a un vrai problème celle-là. Ne se rendait-elle pas compte que s’était, elle, en ce moment précis, qui me pourrissait la vie ? Se foutait-elle de moi ? 

Je m’étais attendu à « Voyons ce que nous pouvons faire pour vous. » Ici, personne ne cherchait à me fidéliser. J’avais mal à mon pays. Des rustres l’occupaient. Où était la Can do attitude, qui m’avait tant séduite ? Cette attitude positive axée sur les solutions ? Une culture est une façon de réagir ; de faire face aux problèmes. Certaines réponses restaient meilleures que d’autres. Qu’avais-je fait de si répréhensible en cherchant à régler une facture ? Insister pour lui donner mes sous faisait de moi un emmerdeur. Sur quelle planète avais-je atterri ? Il n’y avait donc aucune urgence après trois mois ? Et puis merde. J’emmenai mon argent gentiment se faire voir ailleurs. 

Faire du shopping m’a appris une leçon. Mon amie, troublée par mon petit manège sur l’ordinateur, (je sélectionnais des vêtements.), décida de me sauver de moi-même. Elle m’assura avoir au préalable vérifié auprès du propriétaire que le magasin où elle voulait m’emmener proposait les vêtements surdimensionnés que les monstres comme moi portaient. Commander des vêtements aux États-Unis me coûterait le double si l’on y ajoutait les frais d’expédition, de douane, et de manutention. De plus, je ne pourrais même pas les essayer pour en vérifier la taille. Certes, aux États-Unis, je ne m’étais guère inquiété des frais de douane et d’expédition, parce qu’avec Amazon Prime, je ne payais que le prix indiqué et recevais l’article à ma porte en une journée ou au plus tard dans les 48 heures. 

Fatigué de rouler dans tous les recoins de mon ancienne ville à la recherche de tailles qui ne se laissaient pas facilement trouver, et quand je les trouvais, n’étaient accompagnées ni de la bonne couleur ni du bon style, j’avais pris l’habitude très pratique de commander mes vêtements en ligne. Pour la première fois en dix années, je me suis retrouvé donc en Guadeloupe à acheter des chemises dans un magasin. Pas ma préférence ! 

Non ravi de faire du shopping en présentiel, voilà qu’en plus, pour faire plaisir à mon amie, j’essayais des chemises qui me serraient au corps et m’allaient à peine ; j’écoutais une vendeuse expliquer la différence entre les tailles italiennes, françaises et américaines : « Un XXL n’est pas le même d’un pays à l’autre », quand soudain, elle s’arrêta pour me regarder droit dans les yeux avant de lancer : 

« Merci. C’est sympa de me laisser déblatérer mes âneries. Je vois bien que rien de tout cela ne vous intéresse. » 

Touché. J’étais poli, moi. J’ai souris. 

Plus que tout, c’est le commentaire de la pauvre femme qui retint mon attention. Je me demandais comment j’avais fait pour ne pas m’accrocher à ce qu’elle disait ; pour susciter ce genre de réaction chez quelqu’un au point de déclencher son émoi. Pourquoi est-ce que je ne laissais pas les choses glisser plus souvent ? La vie serait tellement plus facile si je me détachais. Le monde s’ébranlerait, mais moi, je resterai zen. Je pourrais enfin entendre ce que les gens disaient et non plus ce que je pensais qu’ils disaient. Et surtout, continuer insouciant, comme si de rien n’était. 

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