Stranger Danger – Part 5

Un nouveau maire vient de prendre le pouvoir. La saleté qui enlaidissait la ville a finalement été nettoyée. Les encombrants enlevés, tout comme les herbes folles qui poussaient dans les caniveaux. Des signes apparaissent un peu partout : « La Guadeloupe est trop belle pour devenir une poubelle. » Je suis d’accord. Je ne reconnaissais plus l’île de mon enfance. Basse-Terre est dépeuplé. Les gens de ma génération avec lesquels j’ai grandi sont partis. Beaucoup ne reviendront pas. Leurs maisons sont fermées ou à l’abandon et se retrouvent souvent squattées par les ombres fugaces de toxicomanes notoires. Il n’y a presque plus de vie ici, beaucoup trop de gens rabougris, délaissés par les leurs, abandonnés à la morosité dans un écrin de toute beauté. 

Alors que des États-Unis, il ne me reste qu’un fils et qu’un passeport, aujourd’hui encore des jeunes guadeloupéens me contactent pour demander conseil sur comment s’installer là-bas dans ce pays magnifique, agent de mon émancipation, paradoxe vivant, à l’idéal bafoué, et au rêve inabouti que je n’aime plus autant, car il m’a révélé le désespoir immense lié à ma condition. L’Amérique est un abîme sans fin occupé par un mal qui ronge les dominants autant que les dominés et les rend fous. La peur. Elle produit des psychoses, des comportements aberrants aussi bien chez les pauvres que les riches, chez les blancs que chez les noirs. L’Amérique est malade de la perversion de son humanité. Pourquoi vous tournez-vous vers moi ? Cherchez-vous une mort plus rapide ? Je ne suis pas un bourreau.

Je me rappelle encore, en France, à l’aube de mon départ, une amie de ma mère me demandait pourquoi j’avais jeté mon dévolu sur un pays si raciste. Je lui ai répondu : Un pays qui se soigne, aussi raciste soit-il, ne vaut-il pas mieux qu’un pays raciste qui s’ignore ? 

Elle avait baissé le regard sans daigner me répondre. J’avais fui cette France-là, celle qui refusait de se regarder en face préférant ses bobards et sa prétendue supériorité morale. « La France, on l’aime où on la quitte. » Moi, je la quittais pour mieux la critiquer et l’oublier un peu. Elle était tyrannique. 

De retour en Guadeloupe je n’avais plus que faire de vivre chez les Blancs. Individuellement je m’entendais bien avec beaucoup d’entre eux, j’en aimais même certains ! C’est le trouble délirant de la prétendue supériorité, précurseur de toutes les barbaries dont souffre le troupeau qui me mettait hors de moi. Hélas je retrouvais une île-pays autrement occupée. Je n’étais pas sorti de cette auberge-là. Je ne suis pas un homme patient. Si aux États-Unis les soins tardaient à faire ressentir leurs effets, sous les Tropiques on suffoquait sous le joug de la France. Sous prétexte de contrer l’avancée du communautarisme, entendons séparatisme, elle nous cantonnait dans une version avancée de l’infantilisme, nous niant une place virile à la grande table où se prenaient les décisions concernant notre évolution. L’insignifiance est la mère de toutes les révoltes. La pensée séparatiste progressait mais ne dominait point. Un nouvel étendard s’imposait à notre conscience collective poussant l’ancien loin du centre de nos préoccupations. Le bleu, le blanc, et le rouge faisaient trop sales. Ils souillaient notre amour-propre. 

Paradoxalement, dans cette culture que je retrouvais, la solidarité n’était plus qu’un mot. Elle s’était fait remplacer par l’individualisme. Fini les opérations coup de main de mon enfance. Seul l’État dorénavant avait un devoir d’assistance. Nous nous infantilisions encore devant ce monstre, le gardien de l’idéal républicain. Cet individualisme qui nous rendait impuissant servait aussi à nous réduire en miette au profit d’une république qui nous voulait corvéables et surtout malléables. 

Partout le même refrain. « Il faudra remplir des papiers pour obtenir des subventions. L’état offre une aide aux personnes qui comme toi essaient de créer quelque chose. » Après 30 ans passé à trimer à l’étranger je ne comprenais pas ce discours. Ma méfiance envers l’État était palpable. L’indépendance, la raison même de mon initiative, m’attirait plus que tout. Était-ce stupide de ma part ? Étais-je le seul à penser comme ça ? Je ne me reconnaissais pas parmi ces gens qui pourtant me ressemblaient. Je n’avais pas acquis cette habitude de la dépendance. On a tous besoin d’un coup de pouce. Certes, personne ne réussit seul, mais c’est sur le soutien de mon peuple que je comptais, pas sur celui d’une abstraction impersonnelle. Serait-ce trop demander ? Je n’avais pas fui l’exclusion par la frustration aux États-Unis pour tomber dans la neutralisation par le cocooning en Guadeloupe. 

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