RIFIFI CHEZ LES MAKRELLES

Ma mère, une femme frêle et âgée, n’avait jamais souhaité mon retour définitif. Elle se comportait comme si je n’étais pas son fils. Trop carré, trop maniaque, à cheval sur l’ordre et la propreté, je ne pourrais jamais me réadapter à la vie locale, disait-elle. Vivre à l’étranger m’avait pourri.

En l’espace de trente ans, elle ne m’avait vu qu’une fois toutes les deux ou trois années, à l’occasion d’une visite d’une semaine pendant mes congés annuels. Nous partagions au moins un repas dans la gêne. Je mangeais, elle parlait, ou bien parfois des membres de la famille animaient une conversation qui virait immanquablement à la polémique. Pourtant, elle n’avait plus la force de se disputer comme elle l’avait fait pendant mon enfance. Elle n’allait plus très bien, et lors de mes deux derniers séjours, m’avait gentiment prié de ne plus revenir chez elle. Je l’avais délibérément oublié.

Ma mère est chez elle en Guadeloupe et mon père sous terre, chez lui au Cameroun, et moi j’étais chez moi partout. M’exiler aux États-Unis m’avait semblé facile. Une inadéquation permanente me disposait à errer.

Je ne les ai pas vraiment connus, et avais du mal à parler à ma mère comme l’on parle à une personne normale. Je ne sais pas pourquoi, nous n’avions jamais échangé de mots tendres. Je n’y arrivais pas. Mon ton, soit trop sec, soit trop dur, trahissait l’impatience que je ressentais envers elle. Une fois, à quinze ans, j’avais essayé de lui dire que je l’aimais. Elle m’avait fait ravaler mes mots en me rabrouant avant que j’eusse fini. « Qu’est-ce qui t’arrive ? » Ni elle ni moi étions à l’aise avec ce type d’intimité. Elle faisait son devoir, jouait son rôle, et moi, le mien. Les choses étaient normales comme ça !  

De retour définitivement sur l’île où elle m’avait mis au monde, résignée, elle me donna la clef d’un studio situé dans un bâtiment vide.

Un pied à terre, exactement ce qu’il me fallait. Je reprenais mon souffle. Quelques mois auparavant, j’avais vendu mon appartement à l’étranger ; ce qui faisait de moi un sans-abri.

Le sourire aux lèvres, j’ouvris tout grand la porte du studio avant d’être frappé par une puanteur insoutenable. Des murs badigeonnés de merde, un sol jonché d’immondices, des portes et des persiennes défoncées, une moto désaxée abandonnée dans un coin, la rage d’un locataire insolvable confronté à son expulsion s’étalait à ma vue comme un spectacle macabre. Des travaux onéreux s’imposaient. Des mois de loyers avaient été perdus à tout jamais. J’étais découragé !

Publié par

michelnchristophe

I write in the margin. J'écris dans la marge.

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