LA GROGNE

(Hommage à un martyr guadeloupéen)

Sa démarche singulière le différenciait des flâneurs. On le voyait tous les jours arpenter les rues combles de la région pointoise, ne s’arrêtant que pour rejoindre des jeunes gens fébriles rassemblés au bord de la route, parfois au coin des rues. Contrairement à eux, il regardait droit devant lui en marchant, sans chichis, sans se préoccuper de ce que les autres pensaient de lui. Attentif, il écoutait la rage des gens dans la rue, en cette période de graves troubles politiques, d’arrêts forcés de travail, de routes barricadées, de grogne, de grèves générales, et de rébellions contre l’establishment. Patrice le remarqua pour la première fois au Raizet, dans un quartier à forte densité, dans la ville des Abymes. L’étui de saxophone suspendu à son épaule lui servait de passeport, lui donnant l’air inoffensif. Quelle menace représentait un musicien ? S’il s’excitait, on était sûr de danser. La plupart des gens ne faisaient aucun cas de lui. Il y avait tellement d’artistes dans cette région ; il ressemblait aux autres. Un de ces musiciens joyeux et insouciants aux cheveux sauvagement grainés. Un type à la peau jaune comme le ventre d’un giraumon. Un chabin des plus lambdas, pas très haut perché, couronné par un afro.

Longineu avait passé la trentaine. Les jeans et les tee-shirts qu’il portait l’aidaient à se fondre dans la foule. Sa carrure frêle, son apparence moyenne et ses traits ordinaires n’incitaient personne à se retourner sur son passage, ou à le regarder de près. Son style vestimentaire et son attitude décontractés le rendaient accessible, presque amical. Patrice ne pensait pas que quelqu’un dans la rue eut déjà connaissance du son de la voix de l’étranger. Le joueur de saxophone, à l’affût, écoutait avec attention tout ce qui se disait, il hochait la tête, et il souriait beaucoup quand les autres autour de lui souriaient aussi. Il les imitait quand ils faisaient de grands gestes, mais il se dérobait toutes les fois où quelqu’un s’intéressait à lui. Ne pas se soustraire aux questions aurait assuré qu’on découvrirait son secret. Déterminé comme il semblait, il ne se préoccupait que de ce qui se tramait dans la rue. Au regard du jeune Guadeloupéen, son comportement n’avait rien d’anodin.

De nature indolente, l’archipel tombait parfois dans les affres d’une colère profonde qui, comme la lave épaisse et lente de la Soufrière, mijotait juste en dessous de la surface, toujours prête à éclater à la moindre provocation. La Guadeloupe servait de champ de bataille, de petit pion sur un grand échiquier, tiraillé par la cupidité de puissants intérêts financiers ; un terrain de jeu pour riches Européens manucurés par des Antillais pauvres. Culture et identité y étaient de fins mots à portée des lèvres, et dans l’esprit de beaucoup.

Avisé, Patrice l’observait et s’interrogeait. Que manigançait l’inconnu ? Il ne venait pas d’ici. Impossible ! Maître de ses émotions, toujours présent, que le soleil brille ou qu’il pleut, l’homme devenait un mystère qui se nichait dans les pensées du garçon. Qui diable était-il ? Que cherchait-il ? N’avait-il rien de mieux à faire que de se coller aux jeunes du quartier ? Interpellé par les regards inquisiteurs de Patrice, le chabin le salua d’un hochement sommaire de la tête. « Ce gamin chétif n’est pas une vraie menace, je peux me le faire, » estimait-il après une observation cursive. « C’est juste un petit emmerdeur, un peu sot, qui me suit partout, et me dévisage du coin de l’œil. Peut-être même un délinquant à la recherche d’une embrouille. Un petit voleur, sans aucun doute. » 

— Hé ! Mec. Comment vas-tu ? Je te vois partout où je tourne.

— Bien. C’est toi que je vois partout où je vais. Tu es une espèce de journaliste ?

— Non, juste un curieux.

— T’es pas vraiment d’ici. Ton accent te trahit. D’où viens-tu ?

— De Géorgie. Mon nom est Longineu.

— Moi, c’est Patrice. Des États-Unis, hein ? C’est loin chez toi. Tous les touristes sont partis ! Pourquoi t’es encore là, à un moment pareil ?

Longineu éclata de rire.

— Oh ! well. Je vis ici avec ma femme. Nous sommes des artistes, je vais là où elle va. Elle fait des recherches sur la danse traditionnelle, et ne veut pas quitter son studio de danse à Pointe-à-Pitre.

— Et vous êtes ici pourquoi, vraiment ?

— Le monde noir nous fascine. De retour chez nous, nous enseignerons ce que nous avons appris. Nous étions au Sénégal, avant de venir en Guadeloupe, et là aussi, elle faisait de la recherche sur les danses populaires.

— Le Sénégal, hein ?

Longineu sourit.

— Oui. Un pays merveilleux, dynamique. Fort d’une jeunesse intelligente, créative. Un peuple fier, malgré une pauvreté extrême. À aucun moment, ils n’ont fait preuve d’animosité envers nous, tout comme ton peuple.

Le joueur de saxophone fit une pause puis jeta un coup d’œil derrière lui. Un sourire malicieux étira ses lèvres.

— Après un certain temps, nous ne pouvions plus vivre là-bas. La situation s’est dégradée. Elle est devenue intolérable, même. Se déplacer à Dakar était difficile ; on ne se sentait pas en sécurité dans les taxis-clandos. Peu de conducteurs respectaient le Code de la route ; le wolof interférait avec notre apprentissage du français ; les pannes de courant nous gâchaient notre matériel ; la mendicité ; tout cela nous causait d’énormes désagréments. Et si ça ne suffisait pas, dans la rue, les hommes abordaient ma compagne offrant de l’épouser. Non, mais ! Ça la faisait rigoler. Moi, pas ! Ça représentait des sources quotidiennes d’irritation. Nous tombions souvent malades. Vu qu’elle refusait de rentrer au pays, nous nous sommes retrouvés, un peu plus près, en Guadeloupe.

— Tu n’es donc pas au courant de ce qui se passe ici ?

Patrice fronçait les sourcils, surpris par l’insouciance de son interlocuteur.

L’insatisfaction avec le statu quo avait provoqué un regain de sentiments anticolonialistes. Une forte vague d’émeutes et de troubles sociaux secouait l’archipel.

— Bien sûr que je sais ce qui se passe. Les nouvelles à la télé n’aident pas beaucoup. C’est la raison pour laquelle je vais là où se trouvent les gens pour en apprendre le plus possible. La couverture médiatique reste superficielle. On trouve tellement plus d’infos dans la rue. Mais mon français n’est pas aussi bon que je l’aurais voulu. C’est parfois difficile de comprendre tout ce que les gens racontent. Parfois, ils se mettent à parler créole. Je rate pas mal de choses. Puisque tu me suis partout, tu pourrais m’aider à l’occasion ?

— Je ne te suis pas. T’aider avec quoi ?

Quel Américain fait ça, dégoter des pays moins développés que le sien où s’installer ? « Longineu devait être tordu. Pourquoi m’avait-il abordé, puis choisi pour interpréter pour lui ? Il s’était adressé à moi en anglais. Bien sûr, on apprenait l’anglais à l’école, mais sur une terre où l’on parle français, comment avait-il deviné que je parlais sa langue ? Était-ce une plaisanterie ? » Patrice s’inquiétait.

Les touristes, en particulier les Américains, ne se mêlaient pas beaucoup aux habitants, préférant les plages. Les Américains ne visitaient presque pas l’île. S’ils venaient, ils s’y déplaçaient en groupes, et fréquentaient discrètement des plages de sable blond, ou restaient à bord de leurs gigantesques bateaux de croisière, et reprenaient la route aussi rapidement qu’ils étaient arrivés.

Longineu prit une mine constipée. Il se montra impatient, une question le démangeait. Il s’était ouvert au garçon pour faire tomber sa garde, à présent, il pensait avoir le droit de lui poser des questions personnelles.

— Patrice, connais-tu ceux qu’on dit impliqués dans les troubles politiques ?

De nature suspicieuse, fils d’un indépendantiste, Patrice se mit en tête de jouer un tour à Longineu. Il se demandait si le saxophoniste savait à qui il avait affaire. Il n’était pas question qu’on se serve de lui pour obtenir des informations.

— Ouais. Quatre. Ils ont placé des bombes dans des endroits stratégiques.

— Qui sont-ils ?

— L’un d’eux est infirmier. Un autre est docteur. Un autre est architecte, et je ne me souviens pas de ce que le dernier fait comme métier.

— Tu sembles plutôt branché. Comment les connais-tu ?

— C’est une toute petite île, mon gars. Ce sont mes aînés. Nous pratiquions le karaté ensemble.

— Les mouvements de libération populaires me fascinent. J’aimerais leur poser des questions. Comment faire pour les rencontrer ? C’est un moment historique que nous vivons, en ce moment.

— Euh, ces gars-là, ils sont… tous morts. Ils ont explosé avec leurs bombes.

Patrice ajouta, intraitable : éjaculation précoce.

— Quoi ? T’es un coquin pervers, toi, hein ?

Longineu le fixa méchamment. Il avait du mal à accepter l’effronterie du garçon, il se mit à cligner des yeux, machinalement. Un tic nerveux ! L’homme s’était dévoilé, et en retour, il n’avait rien tiré d’utile de leur conversation.

Longineu et Patrice se croisèrent à nouveau, sans se regarder. Aucun ne prononça un mot. Comme s’il cherchait à se faire des contacts, sans relâche, Longineu traînait encore dans la rue avec les jeunes ; mais il ne s’approchait plus de Patrice. Avoir été raillé par un effronté l’avait profondément offensé. « Que sait-il sur moi au juste pour oser faire ce genre de blague ? Le sexe est un sujet tabou. » Boutade ou pas boutade, il tenait rigueur à l’adolescent de s’être laissé aller à la vulgarité. Patrice le regardait de loin du coin d’un œil espiègle.

En Guadeloupe, on ne trouvait pas la saleté et la résignation chaotique qu’on trouvait en Haïti, ni le désespoir abyssal qu’on voyait en Jamaïque. On ne remarquait que la folie et la névrose que provoquaient des identités confuses, des personnalités en conflit les unes avec les autres, un héritage des abus perpétrés dans la chair, et dans l’âme d’un peuple atomisé, au nom de la civilisation, et de la supériorité d’une idée moribonde.

Le grand drapeau vert-rouge-vert, une bande blanche entre le vert et le rouge et une étoile jaune vif à cinq branches à gauche, battait frénétiquement, menant une procession de voitures surchargées, à une destination lointaine, une salle de conférences immense à l’embouchure de la Porte d’enfer. Là, dans un désert en miniature, un groupe d’indépendantistes se rassemblait dans un bâtiment sans prétention pour attendre son chef. L’homme fort apparut finalement. Les endorphines inondèrent le cerveau de Patrice. Les grondements se calmèrent subitement. Scrutant le parterre dans le silence, il avait l’air aussi sombre que leur peine, aussi hautain que leurs aspirations, aussi noble que leur espoir ; lui, un fils du même sol fertile, prêt pour une nouvelle semence, et une renaissance. Docteur Makouke planait au-dessus de la foule en ébullition, mue par l’obsession d’arracher le joug de l’usurpateur déguisé en ami, jovial et bienveillant.

Flanqué de sa mère et de sa tante, protégé par la ferveur des patriotes, camarades dans la lutte pour la souveraineté, Patrice s’émerveillait de l’homme imposant qui brisait déjà le silence. Pendant plus d’une heure, docteur Makouke prononça une harangue envoûtante d’un genre que Patrice n’avait jamais entendu. Médusé, il gobait tout. Le baptême terminé, il deviendrait lui aussi un soldat de la cause.

L’empire du docteur Makouke ne provenait pas seulement de sa voix tonitruante, ou d’une présence incontournable, mais de la profondeur de ses convictions, et d’un zèle révolutionnaire qui chargeaient l’air d’électricité. Des voitures par centaines s’ébranlaient jusqu’aux barricades dressées à l’extérieur de Pointe-à-Pitre.

De retour en ville, Patrice aperçut Longineu ; il l’observait encore se dissimuler dans des ruelles sombres, et remarquait les jeunes qui venaient manger dans sa main. Ils frétillaient toujours après l’avoir rencontré en secret. Longineu allongeait probablement des billets pour impressionner leur petite vertu. Ils en comptaient souvent en prenant congé de lui. Était-ce un pédéraste ?

Patrice avait voulu l’exposer pour ce qu’il était. S’éloignant de la rue principale, l’Américain disparaissait dans des ruelles discrètes, puis il réapparaissait, là où personne ne l’attendait. Habile dans le tissage des liens, il se mettait au niveau de tout le monde, et, à l’occasion, adoptait leur goût dans un subtil effort de conciliation. On n’y voyait que du feu ! Il s’entendait aussi bien avec les malfrats qu’avec les honnêtes gens. Encourager ses interlocuteurs à parler, lui venait naturellement. Ses histoires fantaisistes illuminaient les visages, inspirant l’admiration. Il sautait sur l’occasion d’obtenir un scoop ; il posait de nombreuses questions à ceux qu’il flattait profusément. Prudent, prenant garde de ne pas révéler sa main, quand quelqu’un commençait à douter de ses motivations, il reculait, jouait au sourd-muet, et s’éclipsait comme il était venu, ni vu ni connu.

L’écoute, sa force, payait des dividendes. Populaire, il se faisait inviter à des endroits que les touristes ne voyaient que rarement. On l’avait aperçu, assis par terre, dans la planque d’un trafiquant de drogue, occupé à manger des haricots rouges et du riz blanc dans une calebasse ; son instrument de musique tout près de lui, posé à plat, sur un long banc en bois d’acajou.

Toute la matinée, des personnes agitées répondaient à un appel pour venir protester contre l’arbitraire. Les troupes de choc du gouvernement faisaient pleuvoir du gaz lacrymogène sur une foule de manifestants, les envoyant se cacher dans les grandes cours des vieux baraquements environnants, et dans des cabanes de misère. De l’eau éclaboussée sur les visages souillés des femmes, et des enfants à bout de souffle apportait un soulagement, puis les plus déterminés, de nouveau prêts, repartaient affronter leurs bourreaux.

Un jour, tout rentra dans l’ordre. Les cours reprirent, et les jeunes cessèrent de traîner dans la rue. À nouveau, le mercredi après-midi, après le déjeuner, Patrice quittait le lycée et faisait un détour. Il se faufilait à pied entre les voitures pour se rendre à l’aéroport du Raizet. Assis face à la porte d’embarquement, il observait les voyageurs, imaginant les vies palpitantes qu’ils menaient dans les contrées lointaines où ils se rendaient. Patrice croyait qu’un jour, lui aussi, il pourrait les rejoindre. La colonie française était une prison pour un indépendantiste. Elle pullulait de gendarmes. S’il s’y éternisait, agité, et impatient comme il se sentait, un jour, il se verrait accuser d’outrage à l’ordre colonial.

Quand dans les rues de la Pointe, il tombait sur Beverly, la femme de Longineu, elle lui inspirait un second coup d’œil furtif ; élancée, fine, la peau brune, un délice pour les yeux, elle le rendait gaga. Comment un homme si ordinaire pouvait-il se retrouver avec une femme aussi sublime ? Il la suivait parfois jusqu’à son studio. Ses mouvements syncopés ravissaient les spectateurs. Quand elle dansait, on aurait dit qu’elle flottait. Le combat endiablé qu’elle livrait, celui-là même qu’elle qualifiait de danse captivait l’attention ; elle faisait palpiter les cœurs avec chaque élan qu’elle prenait. Dans la rue, au studio, partout où une vibration, un son aussi fluet soit-il, un battement, un vacarme, un déboulement s’offrait à l’oreille, elle s’abandonnait à une convulsion envoûtante, et élégante, à la fois. Tous les sons se voulaient une invitation au mouvement. La transe était pure joie, célébration de la vie ; elle invoquait les ancêtres, leurs esprits en errements, et celles de toutes les âmes en peine.

La douleur devenait une sensation dominante ; elle se contorsionnait sous des coups de fouet imaginaires. Le profane y voyait un spectacle de pure folie, une performance d’outre-tombe, en sa singulière interprétation de la culture locale ; Beverly exprimait un traumatisme. Elle nous rappelait l’héritage que nous avions en partage. L’Américaine nous comprenait. Elle incarnait nos velléités de résistance au vol de notre esprit. Elle faisait corps avec cette Guadeloupe qui lui avait tant donné. Un doigt sur le pouls de l’île, Beverly palpait ses hésitations, ses respirations, et le remue-ménage de sa conscience déchirée entre deux esthétiques. La renaissance de la langue créole, de la musique et de la danse gwoka rassemblait du monde, alimentant la flamme du nationalisme.

Patrice l’avait suivi pendant de longues semaines avant de reprendre le chemin de l’école. Plusieurs semaines après le discours du docteur, Longineu parcourait encore les rues à la recherche de signes du mécontentement, mais les discours s’étaient tus, les groupes de jeunes s’étaient disloqués, et la normalité était revenue tout doucement, envoyant la grogne en pâture. Les marches avaient cessé, les rues s’étaient vidées, et la vie avait repris son rythme cadencé, régulier et prévisible. L’ordre colonial se remettait en marche. Le pays reprenait sa demi-sieste. Les enfants étaient retournés à leurs jeux, et les vieux, à leurs débits de boissons, où le sucre et le citron vert se mariaient dans la bonne humeur du rhum local.

Les gendarmes vinrent cueillir Patrice tôt le matin. Ils se garèrent devant la maison familiale. Comment avaient-ils su qu’il était seul ce matin-là ? Il les observait à travers la pénombre que les volets créaient ; grondant au fond de son ventre, la peur l’empêchait de respirer. Le camion, avec ses rangées de bancs à l’arrière, accommodait quinze officiers.

Il faisait déjà chaud. Leur peau albâtre rougeoyait sous le soleil levant. Dans des treillis cintrés, la lourde machinerie de la mort entre les mains, ils trépignaient d’impatience de se lancer dans l’action. À ce moment, la lutte pour la libération semblait atrocement réelle. Sur le point de priver Patrice de son corps, de lui dérober la vie, ou de fouler son âme, otage du caprice d’un supérieur, aucun gendarme n’osa bouger. La terreur qui croissait en Patrice se transformait en déchirure. Dans l’attente d’un ordre, les agents de l’ordre ne quittaient pas le camion. Comme un papillon de nuit, collé aux volets, résistant à l’envie d’uriner, Patrice s’attendait au pire, à ce que leurs actions dictent sa destinée. Partant de sa vessie, la douleur qui s’aiguisait atteignit la pointe de son pénis. Le camion pétarada, intensifiant la terreur de Patrice, puis il disparut avec ses fusils, et ses mains entraînées. Patrice relâcha quelques gouttes.

Le studio était cadenassé. Sans prévenir, Longineu avait disparu. Il était introuvable. Rester à moitié dissimulé dans la pénombre, derrière d’épais volets, dans l’espoir de repérer son ombre frêle ne présentait plus aucun intérêt. Il était parti pour de bon. Épier ses moindres gestes ; une fois les foules en colère dispersées, le suivre en catimini sous couvert de l’ombre jusqu’à l’arrière des voitures banalisées, où ses pas menaient immanquablement, n’avait servi à rien. L’emprisonnement des petits activistes des coins de rue suivit son départ inexpliqué.

Longineu avait eu peur, lui aussi. Aucune violence n’avait été dirigée contre lui, contre sa famille ou son pays ; ni la violence de la domination coloniale ni la violence des dominés ; toujours à moins d’un billet d’avion de sa sécurité ultime.

Lui qui pouvait partir et regagner ses rives à tout moment, il avait fait de la peur son fonds de commerce, et donc ne pouvait être qu’un espion. L’argent qu’il distribuait venait de quelque part. Comment expliquer sa poursuite acharnée du drame, et de la tragédie ? Il devait être un espion. Le moment où il était apparu dans la rue parmi eux, Patrice s’en était douté. Autrement, comment expliquer les arrestations ciblées des personnes qu’il avait fréquentées ?

De retour du cinéma, un lycéen avec qui Patrice jouait parfois au football fut interpellé, et fouillé par un gendarme impatient qui demandait à voir ses papiers. Pas assez rapide, peut-être, dur comme un rondin, il s’affala sur un sol crépitant, dans un vacarme de détresse à la suite de multiples détonations. Immobile, allongé sur un lit d’asphalte crasseux, âgé de 17 ans, victime de la frayeur d’un sbire du gouvernement sans conscience, il gisait là, abattu par une main sans amour, sur le sol volcanique de sa plantation. Était-ce bien celui-là, le tribut à payer pour une paix frauduleuse ? La perte de tout espoir d’un avenir meilleur ? Cette paix coloniale privait de vraies personnes de dignité, et du rêve de posséder enfin leur propre corps.

Patrice revit les gendarmes la veille, circulant aux alentours de sa demeure, jouant avec sa peur. Il trouva étrange qu’ils restent si longtemps cette fois, et quand ils repartirent, ils regardèrent dans sa direction une dernière fois avec le sourire, à travers les volets. Le lendemain, ils revinrent, et firent halte dans le bâtiment où il se trouvait avec des élèves de sa classe. Ils demandèrent à un administrateur de le faire sortir, d’interrompre le cours, de couper le lien, et de le livrer dans un couloir impersonnel, de la couleur du désespoir. Pressés de meurtrir sa chair, ils assaillirent son corps résigné, immobile ; ils le menottèrent devant la foule assemblée, et le transportèrent comme une marchandise, dans le ventre béant de leur monstre d’acier.

Ils roulèrent lentement autour de l’école, d’abord, faisant une ronde supplémentaire pour que tout le monde voie, comme pour célébrer une victoire, alors que son âme abattue sombrait dans un silence empreint de désespoir. De quoi était-il accusé au juste ? Et pourquoi ? Quel avait été son crime ? Cela n’avait pas vraiment d’importance ! Il était né coupable, condamnable, manquant d’une volonté souveraine. Corps et âme, piégés dans les peurs des autres. En attendant son père, Patrice s’évanouit dans une rêverie compulsive. Le lycéen assassiné lui parlait :

En période de troubles, ne parle plus aux gens du Nord qui se mêlent aux locaux. « La duperie est révélée quand tu refuses de tomber dans les mailles du filet qu’ils tissent. Garde une distance. Fais confiance à ton instinct. Ne t’ouvre pas à un mensonge, et à une balle. »

Sur la tombe du lycéen, Patrice vida un cœur gros.

Publié par

michelnchristophe

I write in the margin. J'écris dans la marge.

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