Témoignage : L’enfant et la lecture. Le Ferment

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« Je m’attendais à plus venant de vous tous. Vos phrases sont mal construites. Elles comportent trop de fautes d’orthographe. Une seule personne dans cette classe a obtenu la moyenne aujourd’hui. Nous avons du pain sur la planche. »

« Monsieur, on a beaucoup travaillé sur ce papier. Vous nous détestez tant que cela ? »

« Appliquez-vous. Je veux voir des améliorations la prochaine fois. »

« Moi, je ne mérite pas cette note-là, professeur. Elle va faire baisser ma moyenne générale et je perdrai ma bourse. »

« Il faudra travailler plus, jeune-homme. Vous ne lisez pas assez, n’est-ce pas ? C’est ça le problème, je me trompe ? L’écrivain Mongo Beti disait, « La lecture est le plus grand ferment de l’intelligence. » »

Enfant, je croyais que l’instruction serait l’instrument de ma libération, que la lecture était la clef de l’instruction. Après tout, mes lectures m’ont appris bien plus encore que mes cours. Mes proches m’offraient des livres. Toutes sortes de livres qui m’ouvraient le monde et me faisaient rêver. J’avais toujours des choses à raconter, moi, car je lisais ces livres. Et je comprenais bien plus les choses dont les grandes personnes parlaient, parce que, encore une fois, je lisais ces livres. Certains étaient opaques, trop denses pour moi, comme autant de forteresses que je savais devoir un jour pourtant prendre. D’un côté, il y avait ceux qui lisaient, et de l’autre, ceux qui ne savaient pas lire. Entre eux, un fossé s’élargissait. Faciles à reconnaître, ils ne parlaient pas la même langue, excepté lorsqu’ils devaient faire l’effort de se parler. Ceux qui lisaient paraissaient tellement grands. Je voulais être comme eux.

Enfant, je croyais qu’être libre était tout ce qui importait. C’est ce qu’on m’avait enseigné. Libre de la pauvreté, de l’ignorance et de la peur. J’étais donc un otage. Comme un esclave nouvellement affranchi, j’ai cherché à apprendre à lire aussi vite que possible ; aussi vite qu’une école publique me le permettait, mais pas aussi vite que mes cousins, qui bien que plus jeunes que moi, fréquentaient déjà l’école de notre grand-mère. Elle a appris à lire à presque tous les notables de la ville. Je le sais, ils lui ont rendu hommage lors de ses obsèques. Ma mémé obtenait des résultats probants. Les parents qui en avaient les moyens se disputaient ses faveurs afin d’obtenir une place dans son école. Ma mère en froid avec sa mère m’interdisait d’y suivre des cours.

Tant que je pouvais choisir mes livres, j’éprouvais un vif plaisir à lire. Toutefois, très rapidement, j’ai commencé à m’ennuyer, on cherchait à m’imposer des lectures. Pourquoi ne pouvais-je pas lire ce que les gens libres, du plus petit au plus grand, lisaient ? J’ai commencé à détester les livres, car ils devenaient autant de symboles de mon oppression. Je ne me retrouvais pas dans les personnages qu’on m’imposait. Ils ne me ressemblaient aucunement. Leur monde ne me faisait aucune place, et leurs problèmes ne m’interpellaient pas. J’étais frustré.

Un jour, je ne sais pas pourquoi, ça a fait tilt. J’ai souri, j’ai ri, j’ai trépidé d’indignation, j’ai eu peur, et de mes larmes, j’ai taché les pages du livre qui me bouleversait tant. Je m’en suis vite rendu compte, la lecture ne transforme que quand le bon livre est lu par la bonne personne, au bon moment. Les personnages sortent du papier et me rendent visite. Ils me hantent parfois. Ils me prennent par la main, et me font sentir leur souffle. Et pour tout vous dire, je les cherche de temps en temps. Pour peu que je fasse l’effort d’aller à leur rencontre, ils me parlent encore. Je les retrouve sous d’autres formes, d’autres cieux, d’autres apparences, et à chaque fois, ils me renvoient à moi-même. Voilà leur force ! ils me révèlent. La lecture est un miroir.

Je ne saurai jamais si elle m’a libéré de la peur, de l’ignorance, et de la pauvreté. Ce que je sais de façon certaine, c’est qu’elle m’a sauvé de l’ennui, de la suffisance, et de la rudesse. Elle m’a ouvert des mondes auxquels jamais je n’aurais eu accès, et en cela m’a permis de dire le monde avec un vocable, une palette d’émotions plus riche, et un regard plus perspicace.

Ah ! avant que j’oublie le reste de la conversation avec un de mes chers élèves :

« Nous sommes des cons, c’est bien ça, non ? Vous nous insultez, si je comprends bien. On va venir vous casser la gueule, mes potes et moi. Vous allez voir. »

De retour à mon bureau, quinze minutes après le cours, assis dans mon fauteuil, je me prépare à corriger des copies quand trois gaillards à la mine patibulaire envahissent l’espace se dilatant le buste et carrant les épaules. Je ne dis rien et lève les mains en l’air. Mes carottes sont cuites. Je m’avoue vaincu et fixe du regard mes assaillants. L’élève de tantôt baisse les yeux, regarde tour à tour chacun de ses amis, puis leur dit à voix basse, l’air contrit : « Ça ira, les gars. »

Les deux costauds s’en vont. Pff, je respire enfin, tire une chaise et l’invite à s’asseoir. Il commence :

« Vous nous avez humiliés en classe, vous savez. »

« Vous m’en voyez désolé, jeune homme. Ce n’était nullement mon intention. »

« Je n’aime pas lire parce que je ne sais pas vraiment bien lire. C’est fastidieux pour moi. Dans mon ancienne école à Harlem, les profs nous laissaient passer si on venait en classe. »

« Je ne peux pas faire ça. C’est vraiment important pour moi que vous appreniez quelque chose dans cette classe. »

« Je sais. Mais je ne veux pas échouer, Monsieur. Aucun d’entre nous ne veut échouer. Nous avons peur, très peur, car vous avez montré que vous ne nous ferez aucun cadeau. »

Je tire un livre de mon tiroir.

« Tenez, c’est pour vous. Vous connaissez ? »

« C’est quoi ? »

« « Makes Me Wanna Holler » de Nathan McCall. Lisez-le et venez me voir dans deux semaines pour qu’on en parle. »

Deux semaines plus tard.

« Comment saviez-vous que j’allais aimer cette histoire ? C’est comme si cet homme me parlait. Il est comme moi. Il a connu les mêmes galères. Il comprend ma réalité. Je me suis complètement retrouvé dans cette histoire. J’ai accroché tout de suite. Vous en avez d’autres comme ça ? »

© Michel N. Christophe

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