Tout dépend de comment on définit le succès

Le succès de votre livre dépend de facteurs que vous contrôlez, jusqu’à un point.

Coucher une histoire sur le papier dans son intégralité, exprimer des idées avec des mots exquis, précis, pour créer une ambiance, ménager le suspense, susciter un intérêt croissant au fil de la lecture ; satisfaire la curiosité des lecteurs avec une intrigue soigneusement construite jusqu’à son dénouement, sont pour moi les éléments visibles d’un travail soutenu, accompli avec intelligence, et le succès commence là. Réussir, c’est aller jusqu’au bout de ce qu’on entreprend.  

Il n’y a jamais eu autant de livres sur le marché pour aussi peu d’acheteurs ni autant de frustration chez les conteurs d’histoire. Si le cœur leur en dit, les lecteurs ont le droit d’ignorer notre travail. Ils ne doivent rien aux auteurs, ni validation ni reconnaissance, ou acclamation. Leur tenir rigueur est une perte de temps. Entre nous autres auteurs, nous faisons la même chose. Nous ignorons sciemment les talents qui bourgeonnent dans notre environnement.

Faire connaître son travail et le commercialiser demande des connaissances et des compétences que peu d’auteurs possèdent, mais que les indépendants doivent développer un tant soit peu s’ils souhaitent échapper au désarroi et au sentiment de solitude qui caractérisent cette étape de leur aventure littéraire. Pour la plupart, nous sommes des auteurs et non des spécialistes du marketing. De nos jours, peu d’éditeurs peuvent garantir les ventes, et l’auteur se retrouve à devoir retrousser ses manches s’il désire susciter de l’intérêt pour son livre.   

Les médias sociaux tels que Facebook, Twitter, Instagram et LinkedIn sont des plateformes utiles pour interagir avec le public et créer une communauté qui commentera nos posts et, avec un peu de chance, donnera un feedback sincère. Mais, soyons honnêtes, il faut déjà être connu pour susciter un tel engouement. Pour moi, la vente est un sport de contact. Je ne vends jamais autant que quand rempli de gratitude, je vais à la rencontre de mes lecteurs.

Le livre, un objet incontournable pour le théâtre, le cinéma, l’enseignement, l’éducation, et tout programme de développement, demeure le parent pauvre de la culture. La scène littéraire locale ressemble à un bourbier où les aspirations des nouveaux écrivains viennent s’éteindre. Croire en eux et leur donner leur chance sont un risque que seuls les plus curieux sont prêts à prendre en leur achetant un ouvrage, s’ils font le déplacement.   

La lecture crée des liens, les liens sociaux indispensables à une société plus harmonieuse, plus ouverte, plus libre. Elle nous relie à nous-mêmes, aux autres et au monde, au passé, au présent et à l’avenir. Elle permet de se projeter, de choisir sa route, d’envisager demain de faire corps, ensemble.

Le manque d’accès au livre constitue une forme de violence qui fragmente la société, et la fragilise. La lecture est nécessaire pour se construire, pour être libre et autonome. Le droit à la lecture ouvre une porte pour tous les autres droits.

La lecture est un sésame. Elle enseigne, informe, transmet, oriente, éveille l’imagination, cultive l’esprit critique, bouscule nos conceptions, interroge la réalité, se partage… Elle abrite, répare, nourrit, emmène plus loin, et fait grandir. La lecture est un ferment du développement.

Le lecteur est un agent essentiel dans la chaîne du livre. C’est lui qui interprète le texte, lui donne vie et le fait vivre. Ce qu’il veut, il l’obtient. Sans lui, tout stagne et rien ne se produit. C’est pour lui qu’écrivains, éditeurs, imprimeurs, distributeurs, diffuseurs, et libraires se mettent en branle.

Comment peut-il soutenir les auteurs ? En donnant leur chance au moins connus, en achetant leurs livres, en donnant son avis sur ses lectures, en parlant de ses lectures autour de lui, en laissant un commentaire constructif en ligne, en communiquant avec l’auteur, en prêtant, en offrant des livres à ceux qu’il aime pour les fêtes…

Que peut-on faire pour aiguiser notre regard, changer notre approche vis-à-vis du livre, de tous les livres, ceux qui ont reçu l’onction d’une grande maison d’édition comme les autres qui certainement ont également quelque chose d’important à dire ?

LA GROGNE

Charles-Henry Salin

(Hommage à un martyr guadeloupéen)

SA DÉMARCHE SINGULIÈRE le différenciait des flâneurs. On le voyait tous les jours arpenter les rues combles de la région pointoise, ne s’arrêtant que pour rejoindre des jeunes gens fébriles rassemblés au bord de la route, parfois au coin des rues. Contrairement à eux, il regardait droit devant lui en marchant, sans chichis, sans se préoccuper de ce que les autres pensaient de lui. Attentif, il écoutait la rage des gens dans la rue, en cette période de graves troubles politiques, d’arrêts forcés de travail, de routes barricadées, de grogne, de grèves générales, et de rébellions contre l’establishment. Patrice le remarqua pour la première fois au Raizet, dans un quartier à forte densité, dans la ville des Abymes. L’étui de saxophone suspendu à son épaule lui servait de passeport, lui donnant l’air inoffensif. Quelle menace représentait un musicien ? S’il s’excitait, on était sûr de danser. La plupart des gens ne faisaient aucun cas de lui. Il y avait tellement d’artistes dans cette région ; il ressemblait aux autres. Un de ces musiciens joyeux et insouciants aux cheveux sauvagement grainés. Un type à la peau jaune comme le ventre d’un giraumon. Un chabin des plus lambdas, pas très haut perché, couronné par un afro.

Longineu avait passé la trentaine. Les jeans et les tee-shirts qu’il portait l’aidaient à se fondre dans la foule. Sa carrure frêle, son apparence moyenne et ses traits ordinaires n’incitaient personne à se retourner sur son passage, ou à le regarder de près. Son style vestimentaire et son attitude décontractés le rendaient accessible, presque amical. Patrice ne pensait pas que quelqu’un dans la rue eut déjà connaissance du son de la voix de l’étranger. Le joueur de saxophone, à l’affût, écoutait avec attention tout ce qui se disait, il hochait la tête, et il souriait beaucoup quand les autres autour de lui souriaient aussi. Il les imitait quand ils faisaient de grands gestes, mais il se dérobait toutes les fois où quelqu’un s’intéressait à lui. Ne pas se soustraire aux questions aurait assuré qu’on découvrirait son secret. Déterminé comme il semblait, il ne se préoccupait que de ce qui se tramait dans la rue. Au regard du jeune Guadeloupéen, son comportement n’avait rien d’anodin.

De nature indolente, l’archipel tombait parfois dans les affres d’une colère profonde qui, comme la lave épaisse et lente de la Soufrière, mijotait juste en dessous de la surface, toujours prête à éclater à la moindre provocation. La Guadeloupe servait de champ de bataille, de petit pion sur un grand échiquier, tiraillé par la cupidité de puissants intérêts financiers ; un terrain de jeu pour riches Européens manucurés par des Antillais pauvres. Culture et identité y étaient de fins mots à portée des lèvres, et dans l’esprit de beaucoup.

Avisé, Patrice l’observait et s’interrogeait. Que manigançait l’inconnu ? Il ne venait pas d’ici. Impossible ! Maître de ses émotions, toujours présent, que le soleil brille ou qu’il pleuve, l’homme devenait un mystère qui se nichait dans les pensées du garçon. Qui diable était-il ? Que cherchait-il ? N’avait-il rien de mieux à faire que de se coller aux jeunes du quartier ? Interpellé par les regards inquisiteurs de Patrice, le chabin le salua d’un hochement sommaire de la tête. « Ce gamin chétif n’est pas une vraie menace, je peux me le faire, » estimait-il après une observation cursive. « C’est juste un petit emmerdeur, un peu sot, qui me suit partout, et me dévisage du coin de l’œil. Peut-être même un délinquant à la recherche d’une embrouille. Un petit voleur, sans aucun doute. »

— Hé ! Mec. Comment vas-tu ? Je te vois partout où je tourne.

— Bien. C’est toi que je vois partout où je vais. Tu es une espèce de journaliste ?

— Non, juste un curieux.

— T’es pas vraiment d’ici. Ton accent te trahit. D’où viens-tu ?

— De Géorgie. Mon nom est Longineu.

— Moi, c’est Patrice. Des États-Unis, hein ? C’est loin chez toi. Tous les touristes sont partis ! Pourquoi t’es encore là, à un moment pareil ?

Longineu éclata de rire.

— Oh ! well. Je vis ici avec ma femme. Nous sommes des artistes, je vais là où elle va. Elle fait des recherches sur la danse traditionnelle, et ne veut pas quitter son studio de danse à Pointe-à-Pitre.

— Et vous êtes ici pourquoi, vraiment ?

— Le monde noir nous fascine. De retour chez nous, nous enseignerons ce que nous avons appris. Nous étions au Sénégal, avant de venir en Guadeloupe, et là aussi, elle faisait de la recherche sur les danses populaires.

— Le Sénégal, hein ?

Longineu sourit.

— Oui. Un pays merveilleux, dynamique. Fort d’une jeunesse intelligente, créative. Un peuple fier, malgré une pauvreté extrême. À aucun moment, ils n’ont fait preuve d’animosité envers nous, tout comme ton peuple.

Le joueur de saxophone fit une pause puis jeta un coup d’œil derrière lui. Un sourire malicieux étira ses lèvres.

— Après un certain temps, nous ne pouvions plus vivre là-bas. La situation s’est dégradée. Elle est devenue intolérable, même. Se déplacer à Dakar était difficile ; on ne se sentait pas en sécurité dans les taxis-clandos. Peu de conducteurs respectaient le Code de la route ; le wolof interférait avec notre apprentissage du français ; les pannes de courant nous gâchaient notre matériel ; la mendicité ; tout cela nous causait d’énormes désagréments. Et si ça ne suffisait pas, dans la rue, les hommes abordaient ma compagne offrant de l’épouser. Non, mais ! Ça la faisait rigoler. Moi, pas ! Ça représentait des sources quotidiennes d’irritation. Nous tombions souvent malades. Vu qu’elle refusait de rentrer au pays, nous nous sommes retrouvés, un peu plus près, en Guadeloupe.

— Tu n’es donc pas au courant de ce qui se passe ici ?

Patrice fronçait les sourcils, surpris par l’insouciance de son interlocuteur.

L’insatisfaction avec le statu quo avait provoqué un regain de sentiments anticolonialistes. Une forte vague d’émeutes et de troubles sociaux secouait l’archipel.

— Bien sûr que je sais ce qui se passe. Les nouvelles à la télé n’aident pas beaucoup. C’est la raison pour laquelle je vais là où se trouvent les gens pour en apprendre le plus possible. La couverture médiatique reste superficielle. On trouve tellement plus d’infos dans la rue. Mais mon français n’est pas aussi bon que je l’aurais voulu. C’est parfois difficile de comprendre tout ce que les gens racontent. Parfois, ils se mettent à parler créole. Je rate pas mal de choses. Puisque tu me suis partout, tu pourrais m’aider à l’occasion ?

— Je ne te suis pas. T’aider avec quoi ?

Quel Américain fait ça, dégoter des pays moins développés que le sien où s’installer ? « Longineu devait être tordu. Pourquoi m’avait-il abordé, puis choisi pour interpréter pour lui ? Il s’était adressé à moi en anglais. Bien sûr, on apprenait l’anglais à l’école, mais sur une terre où l’on parle français, comment avait-il deviné que je parlais sa langue ? Était-ce une plaisanterie ? » Patrice s’inquiétait.

Les touristes, en particulier les Américains, ne se mêlaient pas beaucoup aux habitants, préférant les plages. Les Américains ne visitaient presque pas l’île. S’ils venaient, ils s’y déplaçaient en groupes, et fréquentaient discrètement des plages de sable blond, ou restaient à bord de leurs gigantesques bateaux de croisière, et reprenaient la route aussi rapidement qu’ils étaient arrivés.

Longineu prit une mine constipée. Il se montra impatient, une question le démangeait. Il s’était ouvert au garçon pour faire tomber sa garde, à présent, il pensait avoir le droit de lui poser des questions personnelles.

— Patrice, connais-tu ceux qu’on dit impliqués dans les troubles politiques ?

De nature suspicieuse, fils d’un indépendantiste, Patrice se mit en tête de jouer un tour à Longineu. Il se demandait si le saxophoniste savait à qui il avait affaire. Il n’était pas question qu’on se serve de lui pour obtenir des informations.

— Ouais. Quatre. Ils ont placé des bombes dans des endroits stratégiques.

— Qui sont-ils ?

— L’un d’eux est infirmier. Un autre est docteur. Un autre est architecte, et je ne me souviens pas de ce que le dernier fait comme métier.

— Tu sembles plutôt branché. Comment les connais-tu ?

— C’est une toute petite île, mon gars. Ce sont mes aînés. Nous pratiquions le karaté ensemble.

— Les mouvements de libération populaires me fascinent. J’aimerais leur poser des questions. Comment faire pour les rencontrer ? C’est un moment historique que nous vivons là.

— Euh, ces gars-là, ils sont… tous morts. Ils ont explosé avec leurs bombes.

Patrice ajouta, intraitable : éjaculation précoce.

— Quoi ? T’es un coquin pervers, toi, hein ?

Longineu le fixa méchamment. Il avait du mal à accepter l’effronterie du garçon, il se mit à cligner des yeux, machinalement. Un tic nerveux ! L’homme s’était dévoilé, et en retour, il n’avait rien tiré d’utile de leur conversation.

Longineu et Patrice se croisèrent à nouveau, sans se regarder. Aucun ne prononça un mot. Comme s’il cherchait à se faire des contacts, sans relâche, Longineu traînait encore dans la rue avec les jeunes ; mais il ne s’approchait plus de Patrice. Avoir été raillé par un effronté l’avait profondément offensé. « Que sait-il sur moi au juste pour oser faire ce genre de blague ? Le sexe est un sujet tabou. » Boutade ou pas boutade, il tenait rigueur à l’adolescent de s’être laissé aller à la vulgarité. Patrice le regardait de loin du coin d’un œil espiègle.

En Guadeloupe, on ne trouvait pas la saleté et la résignation chaotique qu’on trouvait en Haïti, ni le désespoir abyssal qu’on voyait en Jamaïque. On ne remarquait que la folie et la névrose que provoquaient des identités confuses, des personnalités en conflit les unes avec les autres, un héritage des abus perpétrés dans la chair, et dans l’âme d’un peuple atomisé, au nom de la civilisation, et de la supériorité d’une idée moribonde.

Le grand drapeau vert-rouge-vert, une bande blanche entre le vert et le rouge et une étoile jaune vif à cinq branches à gauche, battait frénétiquement, menant une procession de voitures surchargées, à une destination lointaine, une salle de conférences immense à l’embouchure de la Porte d’enfer. Là, dans un désert en miniature, un groupe d’indépendantistes se rassemblait dans un bâtiment sans prétention pour attendre son chef. L’homme fort apparut finalement. Les endorphines inondèrent le cerveau de Patrice. Les grondements se calmèrent subitement. Scrutant le parterre dans le silence, il avait l’air aussi sombre que leur peine, aussi hautain que leurs aspirations, aussi noble que leur espoir ; lui, un fils du même sol fertile, prêt pour une nouvelle semence, et une renaissance. Docteur Makouke planait au-dessus de la foule en ébullition, mue par l’obsession d’arracher le joug de l’usurpateur déguisé en ami, jovial et bienveillant.

Flanqué de sa mère et de sa tante, protégé par la ferveur des patriotes, camarades dans la lutte pour la souveraineté, Patrice s’émerveillait de l’homme imposant qui brisait déjà le silence. Pendant plus d’une heure, docteur Makouke prononça une harangue envoûtante d’un genre que Patrice n’avait jamais entendu. Médusé, il gobait tout. Le baptême terminé, il deviendrait lui aussi un soldat de la cause.

L’empire du docteur Makouke ne provenait pas seulement de sa voix tonitruante, ou d’une présence incontournable, mais de la profondeur de ses convictions, et d’un zèle révolutionnaire qui chargeaient l’air d’électricité. Des voitures par centaines s’ébranlaient jusqu’aux barricades dressées à l’extérieur de Pointe-à-Pitre.

De retour en ville, Patrice aperçut Longineu ; il l’observait encore se dissimuler dans des ruelles sombres, et remarquait les jeunes qui venaient manger dans sa main. Ils frétillaient toujours après l’avoir rencontré en secret. Longineu allongeait probablement des billets pour impressionner leur petite vertu. Ils en comptaient souvent en prenant congé de lui. Était-ce un pédéraste ?

Patrice avait voulu l’exposer pour ce qu’il était. S’éloignant de la rue principale, l’Américain disparaissait dans des ruelles discrètes, puis il réapparaissait, là où personne ne l’attendait. Habile dans le tissage des liens, il se mettait au niveau de tout le monde, et, à l’occasion, adoptait leur goût dans un subtil effort de conciliation. On n’y voyait que du feu ! Il s’entendait aussi bien avec les malfrats qu’avec les honnêtes gens. Encourager ses interlocuteurs à parler, lui venait naturellement. Ses histoires fantaisistes illuminaient les visages, inspirant l’admiration. Il sautait sur l’occasion d’obtenir un scoop ; il posait de nombreuses questions à ceux qu’il flattait profusément. Prudent, prenant garde de ne pas révéler sa main, quand quelqu’un commençait à douter de ses motivations, il reculait, jouait au sourd-muet, et s’éclipsait comme il était venu, ni vu ni connu.

L’écoute, sa force, payait des dividendes. Populaire, il se faisait inviter à des endroits que les touristes ne voyaient que rarement. On l’avait aperçu assis par terre dans la planque d’un trafiquant de drogue, occupé à manger des haricots rouges et du riz blanc dans une calebasse ; son instrument de musique tout près de lui, posé à plat, sur un long banc en bois d’acajou.

Toute la matinée, des personnes agitées répondaient à un appel pour venir protester contre l’arbitraire. Les troupes de choc du gouvernement faisaient pleuvoir du gaz lacrymogène sur une foule de manifestants, les envoyant se cacher dans les grandes cours des vieux baraquements environnants et dans des cabanes de misère. De l’eau éclaboussée sur les visages souillés des femmes et des enfants à bout de souffle apportait un soulagement, puis les plus déterminés, de nouveau prêts, repartaient affronter leurs bourreaux.

Un jour, tout rentra dans l’ordre. Les cours reprirent, et les jeunes cessèrent de traîner dans la rue. À nouveau, le mercredi après-midi, après le déjeuner, Patrice quittait le lycée et faisait un détour. Il se faufilait à pied entre les voitures pour se rendre à l’aéroport du Raizet. Assis face à la porte d’embarquement, il observait les voyageurs, imaginant les vies palpitantes qu’ils menaient dans les contrées lointaines où ils se rendaient. Patrice croyait qu’un jour, lui aussi, il pourrait les rejoindre. La colonie française était une prison pour un indépendantiste. Elle pullulait de gendarmes. S’il s’y éternisait, agité, et impatient comme il se sentait, un jour, il se verrait accuser d’outrage à l’ordre colonial.

Quand dans les rues de la Pointe, il tombait sur Beverly, la femme de Longineu, elle lui inspirait un second coup d’œil furtif ; élancée, fine, la peau brune, un délice pour les yeux, elle le rendait gaga. Comment un homme si ordinaire pouvait-il se retrouver avec une femme aussi sublime ? Il la suivait parfois jusqu’à son studio. Ses mouvements syncopés ravissaient les spectateurs. Quand elle dansait, on aurait dit qu’elle flottait. Le combat endiablé qu’elle livrait, celui-là même qu’elle qualifiait de danse captivait l’attention ; elle faisait palpiter les cœurs avec chaque élan qu’elle prenait. Dans la rue, au studio, partout où une vibration, un son aussi fluet soit-il, un battement, un vacarme, un déboulement s’offrait à l’oreille, elle s’abandonnait à une convulsion envoûtante et élégante à la fois. Tous les sons se voulaient une invitation au mouvement. La transe était pure joie, célébration de la vie ; elle invoquait les ancêtres, leurs esprits en errements, et celles de toutes les âmes en peine.

La douleur devenait une sensation dominante ; elle se contorsionnait sous des coups de fouet imaginaires. Le profane y voyait un spectacle de pure folie, une performance d’outre-tombe, en sa singulière interprétation de la culture locale ; Beverly exprimait un traumatisme. Elle nous rappelait l’héritage que nous avions en partage. L’Américaine nous comprenait. Elle incarnait nos velléités de résistance au vol de notre esprit. Elle faisait corps avec cette Guadeloupe qui lui avait tant donné. Un doigt sur le pouls de l’île, Beverly palpait ses hésitations, ses respirations, et le remue-ménage de sa conscience déchirée entre deux esthétiques. La renaissance de la langue créole, de la musique et de la danse gwoka rassemblait du monde, alimentant la flamme du nationalisme.

Patrice l’avait suivi pendant de longues semaines avant de reprendre le chemin de l’école. Plusieurs semaines après le discours du docteur, Longineu parcourait encore les rues à la recherche de signes du mécontentement, mais les discours s’étaient tus, les groupes de jeunes s’étaient disloqués, et la normalité était revenue tout doucement, envoyant la grogne en pâture. Les marches avaient cessé, les rues s’étaient vidées, et la vie avait repris son rythme cadencé, régulier et prévisible. L’ordre colonial se remettait en marche. Le pays reprenait sa demi-sieste. Les enfants étaient retournés à leurs jeux, et les vieux, à leurs débits de boissons, où le sucre et le citron vert se mariaient dans la bonne humeur du rhum local.

Les gendarmes vinrent cueillir Patrice tôt le matin. Ils se garèrent devant la maison familiale. Comment avaient-ils su qu’il était seul ce matin-là ? Il les observait à travers la pénombre que les volets créaient. Grondant au fond de son ventre, la peur l’empêchait de respirer. Le camion, avec ses rangées de bancs à l’arrière, accommodait quinze officiers.

Il faisait déjà chaud. Leur peau albâtre rougeoyait sous le soleil levant. Dans des treillis cintrés, la lourde machinerie de la mort entre les mains, ils trépignaient d’impatience de se lancer dans l’action. À ce moment, la lutte pour la libération semblait atrocement réelle. Sur le point de priver Patrice de son corps, de lui dérober la vie, ou de fouler son âme, otage du caprice d’un supérieur, aucun gendarme n’osa bouger. La terreur qui croissait en Patrice se transformait en déchirure. Dans l’attente d’un ordre, les agents de l’ordre ne quittaient pas le camion. Comme un papillon de nuit, collé aux volets, résistant à l’envie d’uriner, Patrice s’attendait au pire, à ce que leurs actions dictent sa destinée. Partant de sa vessie, la douleur qui s’aiguisait atteignit la pointe de son pénis. Le camion pétarada, intensifiant la terreur de Patrice, puis il disparut avec ses fusils, et ses mains entraînées. Patrice relâcha quelques gouttes.

Le studio était cadenassé. Sans prévenir, Longineu avait disparu. Il était introuvable. Rester à moitié dissimulé dans la pénombre, derrière d’épais volets, dans l’espoir de repérer son ombre frêle ne présentait plus aucun intérêt. Il était parti pour de bon. Épier ses moindres gestes ; une fois les foules en colère dispersées, le suivre en catimini sous couvert de l’ombre jusqu’à l’arrière des voitures banalisées, où ses pas menaient immanquablement, n’avait servi à rien. L’emprisonnement des petits activistes des coins de rue suivit son départ inexpliqué.

Longineu avait eu peur, lui aussi. Aucune violence n’avait été dirigée contre lui, contre sa famille ou son pays ; ni la violence de la domination coloniale ni la violence des dominés ; toujours à moins d’un billet d’avion de sa sécurité ultime.

Lui qui pouvait partir et regagner ses rives à tout moment, il avait fait de la peur son fonds de commerce, et donc ne pouvait être qu’un espion. L’argent qu’il distribuait venait de quelque part. Comment expliquer sa poursuite acharnée du drame et de la tragédie ? Il devait être un espion. Le moment où il était apparu dans la rue parmi eux, Patrice s’en était douté. Autrement, comment expliquer les arrestations ciblées des personnes qu’il avait fréquentées ?

De retour du cinéma, un lycéen avec qui Patrice jouait parfois au football fut interpellé, et fouillé par un gendarme impatient qui demandait à voir ses papiers. Pas assez rapide, peut-être, dur comme un rondin, il s’affala sur un sol crépitant, dans un vacarme de détresse à la suite de multiples détonations. Immobile, allongé sur un lit d’asphalte crasseux, âgé de 17 ans, victime de la frayeur d’un sbire du gouvernement sans conscience, il gisait là, abattu par une main sans amour, sur le sol volcanique de sa plantation. Était-ce bien celui-là, le tribut à payer pour une paix frauduleuse ? La perte de tout espoir d’un avenir meilleur ? Cette paix coloniale privait de vraies personnes de dignité, et du rêve de posséder enfin leur propre corps.

Patrice revit les gendarmes la veille, circulant aux alentours de sa demeure, jouant avec sa peur. Il trouva étrange qu’ils restent si longtemps cette fois, et quand ils repartirent, ils regardèrent dans sa direction une dernière fois avec le sourire, à travers les volets. Le lendemain, ils revinrent, et firent halte dans le bâtiment où il se trouvait avec des élèves de sa classe. Ils demandèrent à un administrateur de le faire sortir, d’interrompre le cours, de couper le lien, et de le livrer dans un couloir impersonnel, de la couleur du désespoir. Pressés de meurtrir sa chair, ils assaillirent son corps résigné, immobile ; ils le menottèrent devant la foule assemblée, et le transportèrent comme une marchandise, dans le ventre béant de leur monstre d’acier.

Ils roulèrent lentement autour de l’école, d’abord, faisant une ronde supplémentaire pour que tout le monde voie, comme pour célébrer une victoire, alors que son âme abattue sombrait dans un silence empreint de désespoir. De quoi était-il accusé au juste ? Et pourquoi ? Quel avait été son crime ? Cela n’avait pas vraiment d’importance ! Il était né coupable, condamnable, manquant d’une volonté souveraine. Corps et âme, piégés dans les peurs des autres. En attendant son père, Patrice s’évanouit dans une rêverie compulsive. Le lycéen assassiné lui parla :

« En période de troubles, ne parle plus aux gens du nord qui se mêlent aux locaux. La duperie est révélée quand tu refuses de tomber dans les mailles du filet qu’ils tissent. Garde une distance. Fais confiance à ton instinct. Ne t’ouvre pas à un mensonge, et à une balle. »

Sur la tombe du lycéen, Patrice vida un cœur gros.

© 2019, Michel N. Christophe

LES CHINOIS ONT LE FENG SHUI, LES GUADELOUPÉENS ONT LE FANN TCHOU. Y A PAS PHOTO !

Le feng shui est un art millénaire d’origine chinoise qui a pour but d’harmoniser l’énergie d’un lieu de manière à favoriser le bien-être, la santé et la prospérité de ses occupants. 

Le fann tchou, lui, un phénomène social, consiste en une volonté habituelle et délibérée de nuire, de faire du mal, de porter atteinte à l’autre, d’empêcher sa progression… David Nifle clarifie : « Le fann tchou est un empêchement de tourner en rond : mettre des bâtons dans les roues… Dans une société antillaise ayant perdu de vue ses valeurs communautaires, ou le progrès devient individualiste, le fann tchou devient un empêchement porté par au moins un des 7 pêchés capitaux (jalousie, avarice, envie, etc)… Vous prenez une personne, qui a un projet, une mission à remplir, et vous faites tout ce qui est possible pour l’empêcher de réaliser son but. C’est ni plus ni moins que du sabotage et de la sape. »

 
Clairement, le feng shui et le fann tchou n’ont rien en commun. L’un améliore le flow de l’énergie et la qualité de la vie alors que l’autre l’entrave. 

Pour certains comme Patricia BRAFLAN-TROBO dans« Couleur de peau, stigmates et stéréotypes, La légende des crabes à l’épreuve du management » Nestor 2011, le fann tchou ne serait qu’une vue de l’esprit, un préjugé auto-flagellateur, une idéologie autodestructrice que certains véhiculent comme une vérité.

Selon le psychologue clinicien Errol Nuissier, « Le fann tchou est un phénomène comportemental et sociétal d’actualité qui consiste à détruire l’autre ou être jaloux de sa réussite. L’idée du Fanntchou est révélatrice des rapports sociaux notamment au sein des entreprises. » Il évoque le panier de crabes, le refus de voir l’autre réussir. « Ce mode de fonctionnement fréquent envahit la société et l’empêche d’avancer. Cette jalousie chronique est un poison sociétal qui empêche de progresser. »

Le fann tchou touche tous les secteurs d’activité.


Pour d’autres, c’est une réalité vécue et ressentie dans la moelle. Le fann tchou se reconnait dans l’ensemble d’attitudes, de paroles et de comportements réducteurs auxquels ils sont confrontés lorsqu’ils font preuve d’initiatives, essayent d’entreprendre, comme si seul leur échec apporterait de la satisfaction aux autres, autour d’eux. Ce phénomène n’est pas propre aux guadeloupéens. Notre distinction est de lui avoir donné un nom.

Selon Jean-Philippe Branchi dans un blog de Politiques Publiques ce que « un brillant homme politique Guadeloupéen a surnommé la Fann’Tchou’Mania (serait) Une culture locale, entrepreneuriale et managériale du machiavélisme… une culture animale et cannibale… dont l’unique but est de détruire le génie instructeur, producteur et procréateur de l’élite antillaise… Et ce, pour la faire taire aux profits d’intérêts carriéristes, stérilisants et dangereusement improductifs. »

La poétesse et romancière martiniquaise, Nicole Cage, lance dans une vidéo un coup de gueule contre la culture du « fann tchou » que certains étalent sans complexe sur les réseaux sociaux, n’hésitant pas à démolir leurs compatriotes. Elle ne mâche pas ses mots à l’égard de ceux qui passent leur temps à dézinguer leurs compatriotes. « Qu’est-ce qui nous arrive ? », s’interroge-t-elle, avant d’ajouter : « quand est-ce qu’on arrête de taper sur nous-mêmes. (…) Quand est-ce qu’on s’aime ? Quand est-ce qu’on se respecte ? »

Loin de représenter le comportement de tout le monde en Guadeloupe, le fann tchou reste une tendance marquée chez une tranche motivée et bruyante de la population. Une amie me rappelait récemment avec une citation de l’artiste Zef : « Le problème avec les gens qui ont un esprit fermé … c’est que leur bouche est toujours ouverte… ! »

J’interprétais la Guadeloupe de mon enfance en grande partie au travers du décodeur que me fournissait ma grand-mère bien-aimée. Elles, la Guadeloupe et ma grand-mère, étaient définies par la solidarité, les koudmen, l’entraide, les tontines, la résilience, la bienveillance et l’amour. C’est aussi son enseignement que je décris, l’héritage qu’elle m’a laissé. Cet univers était celui dans lequel évoluait une personne que j’admirais. Certains continuent de s’épanouir dans un univers semblable, et je m’en félicite pour eux. Ce n’est plus le cas pour moi, mais je m’attelle à changer cela.  

La Guadeloupe dans laquelle je suis revenu, que je redécouvre et dans laquelle j’évolue aujourd’hui se veut moderne dans le mauvais sens, et bien ancrée dans l’individualisme. Rien de nouveau pour vous là-dedans. C’est tout à fait inattendu pour moi.

Depuis, ma grand-mère a rejoint nos ancêtres, et de l’au-delà, ensemble, ils veillent sur leur descendance. Dans ma façon de voir, se distancier de ses racines, des valeurs humaines et solidaires qu’elles incarnent, oublier les enseignements du passé, des anciens, reviendrait à tomber dans le piège d’une conception ultralibérale du monde qui favoriserait notre atomisation, et nous vulnérabiliserait pour mieux nous exploiter.

 Quelles perspectives d’avenir le fann tchou nous laisse-t-il vraiment ?

Quel antidote proposez-vous à la philosophie du fann tchou ? Pour ma part, je propose Ubuntu.

RENDRE VISIBLES LES PAGES ORPHELINES

Les auteurs que je connais se plaignent parfois de l’absence de promotion de leurs œuvres – et de leur personne. Souvent, celle-ci se limite à l’envoi de services de presse et à l’insertion d’un titre dans le catalogue de l’éditeur, s’ils en ont un.

Lire comment le livre de Monique Roffey, auteure britannique d’origine trinidadienne, The Mermaid of Black Conch, rejeté par de multiples maisons d’édition en Angleterre, et finalement publié en pleine pandémie par Peepal Tree Press, fut sauvé de l’invisibilité dans laquelle il sombrait par des bookstagrammers enthousiastes m’a beaucoup inspiré.

Découvrir Henry Darger, révélé par son ancien propriétaire après sa mort, qui a passé une vie de réclusion dans une petite chambre à Chicago où il peignait et rédigeait d’énormes manuscrits sans jamais être découvert ni lu ; autant de ruminations sur les sept années qu’il a passé dans un asile psychiatrique pendant l’enfance, et l’impact que cela a eu sur lui, un écrivain brillant sans lecteurs de son vivant, m’a poussé à réfléchir.

L’auteur est un acteur négligé dans le paysage économique de notre île, la Guadeloupe. Et pourtant, il contribue au rayonnement de nos cultures. Il fait parler de nous. Il attire des touristes. Il génère de l’activité, et pas que pour les imprimeurs, distributeurs, libraires et autres. D’où l’intérêt de le rendre visible.

Les outils de communication de masse se sont démocratisés, il est temps de les exploiter. À mon petit niveau, je veux m’en prévaloir et faire en bénéficier mes collègues. L’objectif est d’augmenter ma visibilité et la visibilité de ceux qui le désirent et ne savent pas s’en servir. Nous avons des choses à dire. Être entendu ou lu ne garantira l’adhésion de personne, mais suffit pour nombre d’entre nous. Pour un auteur, c’est cela avoir sa chance.

Nous nous prenons en charge. Prendre soin de nous-mêmes, ne plus attendre d’être promu par les acteurs traditionnels du livre et de la culture, voilà ce qui s’impose aujourd’hui plus que jamais. Personnellement, je me considère comme un auteur-preneur, donc, cette façon de penser me convient. 

Les voix de demain sont déjà là pour nous permettre de nous repenser. Elles sont nombreuses et pourtant peinent à se faire entendre. Ce que leurs pages orphelines ont à dire dérange souvent. En littérature, trop de gens s’improvisent chiens de garde qui protégeraient l’entrée à l’expression sous des prétextes bidons. Notre patrimoine littéraire ne se limite pas à quatre ou cinq auteurs, toujours les mêmes, comme un regard cursif sur l’actualité littéraire pourrait nous le faire croire.

Les aînés s’impliquent peu dans l’aide à la succession. Ce sont elles, ces voix, qui fourniront les histoires dont auront besoin les cinéastes antillais. Peu de personnes se chargent de les aider à émerger. Trop se contentent de les exploiter.
Les gens ont besoin de s’exprimer et ce qu’ils ont à dire ne pourra plus être canalisé, ou évacué.
Personne ne pourra plus étouffer un cri qui a besoin de sortir, ni empêcher aux autres de dire ce qui doit être dit.
Un livre qui n’est pas ouvert est comme une fenêtre qui reste fermée. Il ne fait pas son travail. On suffoque derrière sans savoir quel vent frais il amène.

Les auteurs veulent être lus, connus, même si vous renoncez en fin de compte à un compagnonnage avec leurs mots, au moins, vous saurez exactement pourquoi vous le faites, et ce qu’ils suscitent en vous, en connaissance de cause. C’est de cela même qu’il s’agit après tout, de connaissance, d’émotion et d’élévation culturelle. Voilà pourquoi nous apportons notre petite touche en proposant des

SOIRÉES LITTÉRAIRES MENSUELLES FILMÉES ET ORGANISÉES AVEC LES AUTEURS, accompagnées de ventes, de dédicaces, de musique et de gastronomie, à chaque fois dans une localité différente où nous aurons été invités.
ENTRETIENS FILMÉS D’AUTEURS PAR D’AUTRES AUTEURS sur un des thèmes de leurs livres, diffusé sur YouTube, Facebook, et Instagram.
ACCOMPAGNEMENT DES AUTEURS DANS LA CONCEPTION ET L’ÉLABORATION DE LEURS OUVRAGES (retours, trailers, chroniques, etc.)
DÉVELOPPER DES BOOKTUBERS, DES TWITBOOKERS, ET DES INSTABOOKERS.
ATELIERS D’ÉCRITURE
ATELIER DE PRISE DE PAROLE EN PUBLIC.
MANIFESTATIONS AUTOUR DES HISTOIRES QUI RELATENT NOS RÉALITÉS ET NOS ASPIRATIONS.

Qui accepte le challenge de la solidarité ?

LA MINEURE

— Pourquoi a-t-elle été expulsée ? Elle reçoit des A en classe.

— Non, c’est pas possible. Elle n’est pas aussi bonne que tu crois, Michael. Clairement.

— Tu es un menteur. De quoi tu parles, ducon ? J’ai suivi des cours avec elle. Cette fille est un génie. Toujours première, en tout.

— Ah oui ? Ouais, ouais, t’as raison. Dans tes rêves. Elle était la première à se faire attraper la culotte autour des chevilles, à se faire mettre par un vieux dans les toilettes. Un vrai génie comme tu dis !

— Pas possible. Ça ne peut pas être elle !

Au téléphone, la directrice adjointe avait demandé à sa mère de venir récupérer sa fille dans le bureau où elle avait passé la matinée. Quand elle arriva, Jessica refusa de monter dans la voiture.

— Et moi qui pensais que tu avais bien compris la leçon, hurla la mère. Jeune fille, ne vous éloignez pas de moi quand je vous parle.

Jessica rentrait à pied chaque jour. Rien ne serait différent aujourd’hui, sauf que cette fois-ci, elle parcourait seule les quelques kilomètres qui la séparaient de la maison. D’autres filles du même quartier rentraient aussi à pied, en petits groupes. Elles bavardaient comme à leur habitude, partageant les ragots. C’est de Jessica qu’elles voulaient parler ce jour-là.

— Yo, cette fille est une racaille. Quelqu’un connaît l’homme qu’on a attrapé avec elle ?

— Non, personne n’a vu son visage. Il portait un masque et a déguerpi bien trop vite. Les gens disent qu’il est mécanicien. Il portait un uniforme aussi. Je suppose que la police est à ses trousses.

— Elle aura beaucoup de problèmes, c’est sûr.

Jessica marchait seule pour la toute première fois ressassant les avertissements reçus : « Garde tes distances. Méfie-toi des garçons et de leurs boniments. Nous n’avons pas quitté la Dominique pour nous retrouver dans le cambouis. » Elle avait pourtant succombé aux paroles doucereuses d’un charmant prédateur plus âgé qu’elle. Un pédophile, disaient certains. À la maison ce soir-là, elle se préparait au pire, résignée à supporter les remontrances auxquelles elle n’échapperait pas. Toute la famille allait se rassembler pour l’occasion peu enviable de débattre de son sort. Elle savait qu’elle était devenue la honte de sa famille, et gardait la tête baissée, les yeux rivés sur le sol. Leur déception était palpable ; elle se demandait s’ils pouvaient sentir la honte qu’elle dégageait. Sans aucun doute, elle empestait.

Tatie Brenda, la parente qu’elle appréciait le moins, secrétaire de son état dans l’une des églises du quartier, ouvrit la bouche la première pour suggérer qu’on l’envoie dans un pensionnat très loin d’ici. il fallait que la petite se fasse oublier. Tatie Brenda avait perdu son unique enfant, en bas âge, dans un moment d’inattention ; maintenant, Jessica soupçonnait qu’elle en voulait à sa grande sœur d’avoir su protéger le sien.

La chaleur du mois de juin était étouffante ce jour-là. Ne supportant plus de se sentir ainsi oppressée, elle avait eu l’envie soudaine de prendre une douche pour se rafraîchir. Les deux pieds dans une baignoire à moitié pleine, elle avait ramassé son enfant, ouvert le robinet et ajusté le jet. Quelques minutes suffirent, paniquée à cause de l’effet de l’eau sur le savon, incapable de maintenir son emprise sur l’enfant, Tatie Brenda, agonisante, regardait au ralenti, sans pouvoir réagir, son bébé visqueux se dégager de l’étau que ses bras impotents tentaient de former, pour s’écrouler au fond de la baignoire, et dans un bruit assourdissant cogner sa petite tête contre la paroi. L’incident changea la personnalité de sa tante pour le pire, la rendant désagréable à l’extrême.

Le redoutable oncle Peete, le frère cadet de sa mère, le plus sévère et fervent amateur de discipline dans la famille, déclara cavalièrement qu’une maison de redressement serait plus indiquée pour une dévergondée de son espèce. À cet instant, Jessica se mit à détester le monde entier. Sa mère, qui n’arrêtait pas de sangloter, indiqua qu’elle ne voulait plus l’envoyer à l’école du tout, ou même en entendre parler. Elle voulait la renvoyer à la Dominique chez un grand-oncle agriculteur. Travailler la terre lui enseignerait des valeurs essentielles.

De toute évidence, elle ne voyait pas clair, mais personne n’osa l’interrompre. À bout de nerfs, elle n’avait plus le cœur à supporter une si grande humiliation. La famille reprit la discussion comme si Jessica n’était pas là, comme si elle n’était qu’une chose qu’on manipule et puis qu’on ignore une fois utilisée. Personne n’était d’accord sur rien. Elle n’avait que 16 ans. Trop précoce, avec une poitrine aussi lourde et les vêtements de sa mère qu’elle portait sans lui demander, elle passait pour une adulte.

— Elle est beaucoup trop jeune et immature pour arrêter l’école maintenant. Comment peut-on s’attendre à ce qu’elle se débrouille dans la vie sans une éducation ? Non, non, et non, il doit y avoir un autre moyen ! Sa plus jeune tante, la favorite, Mina avait parlé avec finalité.

Jessica se réjouissait de la voir se ranger de son côté. Elle continuait de fixer ses pieds ainsi que le tapis vert et laid du salon de sa mère, levant la tête de temps à autre pour repérer la trajectoire de sa fuite prochaine. Dans le flou, aspirant à se retrouver au plus vite dans les bras de son amoureux, elle aurait tout donné pour se transformer en oiseau, et s’envoler pour échapper à cette torture.

Son père qui n’avait pas encore dit un mot, renfrogné dans son coin, assis seul loin de tout le monde, ne faisait plus vraiment partie de la famille, les ayant abandonnés depuis belle lurette. Il avait été invité à l’intervention familiale par simple courtoisie. Personne ne s’intéressait plus vraiment à ce qu’il avait à dire. La pension alimentaire de l’enfant qu’il regardait fixement comme s’il voulait la tuer tardait à arriver. Il pensait maintenant sérieusement à la désavouer cherchant une excuse de plus pour ne plus avoir à payer ce qu’il devait. La tête entre les deux mains, il se demandait ce qu’il avait fait au Bon Dieu pour mériter une fille pareille, et un tel déshonneur. Peete ouvrit à nouveau la bouche pour proclamer solennellement que le comportement de sa nièce exigeait la plus sévère des réprimandes.

— Maintenant elle fait ça, et demain, elle fera quoi donc ? Qui aime bien châtie bien, sinon, on gâte l’enfant.

Comme on pouvait s’y attendre, il se porta volontaire pour corriger la rebelle.

— Le châtiment corporel appliqué correctement n’a rien à voir avec de la maltraitance, insistait-il. Les gamins en ont besoin pour marcher droit. Sinon c’est leur famille qu’ils déshonorent. Vous voyez où votre indulgence nous a menés.

Ses propres enfants avaient bien tourné, assurait-il. À ses yeux, ni la mère ni le père de Jessica ne semblaient posséder une once d’autorité sur elle. Aucun n’avait réussi à marquer au fer rouge la crainte de Dieu dans le cœur de l’enfant. Il serait le seul à pouvoir le faire. D’une façon ou d’une autre, pour son bien, elle devra finir par sentir dans la chair l’intérêt profond de ceux qui l’aiment. Ce ne serait que normal.

En l’entendant parler ainsi, Jessica grimaçait. Elle croyait déjà sentir le cuir de sa ceinture sur son dos, elle se recroquevillait, frissonnante, commençant déjà à se balancer d’avant en arrière. Jusque-là calme et silencieuse, grand-mère Anne par une légère inflexion de la main indiqua son désir de prendre la parole.

— N’oubliez pas dans votre grande excitation que notre enfant n’était pas seule dans cette salle d’eau. Elle n’a rien fait toute seule. Il y avait un homme dans cette affaire. Un goujat. Quelqu’un de bien plus âgé qu’elle, qui, et je resterai ferme là-dessus, devra également subir notre courroux, et assumer bien plus qu’elle la responsabilité de son crime. Il devra nous dédommager aussi pour l’expulsion de la malheureuse de son école. Il s’en est pris à une innocente, causant un tort considérable à cette famille. Qu’allez-vous faire à propos de cet homme-là ? N’oublions pas que Jessica doit être testée pour une grossesse ou bien une maladie. On ne sait jamais ! 

Les secondes ressemblaient à des minutes. Personne ne parla plus pendant une éternité. Pas question de passer outre ce que Jessica a fait, ou de lui offrir une échappatoire quelconque.

— Nous irons déposer une plainte pour abus sexuel sur mineure. Après tout, il l’a violée, déclara le père, la voix rauque, pleine d’émotions mal maîtrisées. (Il s’indignait à présent.) Le bâtard s’est rendu à son école. Il est entré dans les toilettes des filles avec l’intention de lui faire du mal. Il l’a lâchement agressée, sachant pertinemment qu’il avait affaire à une mineure !

L’assemblée hocha la tête en signe d’approbation. Jessica releva la sienne, puis écarquilla les yeux pour dévisager son père. N’en pouvant plus, elle ouvrit enfin la bouche.

— Ce n’est pas vrai !

— Qu’est-ce qui ne va pas, ma chérie ? demanda sa grand-mère.

— Il ne m’a pas violée.

— Tais-toi, mon enfant. Tu ne sais pas ce que tu dis, l’interrompit sa mère. Aurais-tu donc le béguin pour cet animal ? Tu rigoles. Dis-moi que c’est une blague.

Sa mère tapotait maintenant nerveusement du pied. Défiante et catégorique Jessica campait sur sa position.

— C’est mon petit ami.

— Tu ne connais pas la loi, mon enfant. Tu ne sais rien sur rien. Tais-toi.

— Je m’en fous !

— Je vois que tu as perdu toute pudeur ! Son nom, donne-nous son nom, à cet instant même !

Au lycée et au collège voisin, Jessica par-ci, Jessica par-là, toute la semaine, on ne parlait que d’elle, de comment elle avait été trouvée en plein mitan de l’acte sexuel avec un mécanicien deux fois plus âgé dans les toilettes condamnées du vieux gymnase. Le personnel du collège restait dubitatif. Les enseignants connaissaient Jessica. Il ne pouvait s’agir d’elle, il devait y avoir erreur sur la personne ! Quelque chose n’allait pas. L’on parlait d’une élève remarquable, attentionnée, pas d’une de ces bonnes à rien dont on savait déjà qu’elles allaient mal finir. Élève modèle, elle avait été une fierté pour eux. Ils désiraient apporter leur soutien à sa famille en cette période difficile. Eux aussi étaient de l’avis que l’homme qui avait été aperçu avec Jessica ne pouvait être qu’un dangereux prédateur qui avait dû sentir chez elle une vulnérabilité, avant de la cibler et de l’exploiter ; peut-être, le besoin de la validation et de la protection d’une figure paternelle.

Kirby, l’ancien prof de math de Jessica, cherchait lui aussi à manifester son soutien à une famille affligée, et prit donc l’initiative d’écrire quelques mots qu’il joignit à une carte que les profs du collège signèrent. Ils étaient prêts à faire tout ce qui était en leur pouvoir pour aider la famille. Le moment était grave !

Kirby s’assura de faire référence à une école alternative en dehors de la ville où Jessica pourrait terminer son cursus parmi des filles qui, comme elle, s’étaient égarées ou étaient devenues mères prématurément.

Notoirement avare avec l’argent, les bonnes notes, son temps, les compliments et les louanges, les actes de gentillesse semblaient inhabituels chez un Kirby de nature plutôt froide. De réputation, il ne se souciait jamais des autres. Fichtre, qu’il abhorrait l’injustice, pensaient ses collègues, car le bougre s’agitait plus que tout autre à la seule idée qu’un prédateur errait en toute impunité dans la ville, mettant en danger des êtres vulnérables.

Après le travail, à l’occasion, il se rendait au bar du quartier pour un happy hour avec ses collègues, alors qu’ils commandaient chacun une bière, Kirby se contentait d’un verre d’eau et d’un zeste de citron pour les accompagner. Il grignotait de la laitue et du pain offert gratuitement, répétant à tous ceux qui l’entendaient qu’il faisait des économies pour s’acheter une maison.

Personne ne l’avait jamais vu payer pour autre chose qu’une tasse de café. Il refusait de toute façon de s’autoriser une consommation plus chère. Impeccable, hyper conscient de son apparence, on le traitait comme s’il était « dans le placard ». Kirby passait pour un type ennuyeux ; on tolérait ses manies.

Distingué, il portait avec brio des vêtements multicolores à la mode qu’il achetait dans des magasins d’aubaines, dans les quartiers huppés. Payer plus de dix dollars pour des pantalons à la mode de la saison dernière représentait à ses yeux une aberration. Il ôtait le jaune de chemises pas assez blanches avec de l’eau de Javel dans le cycle chaud d’une machine à laver ; il ne dépensait jamais plus de dix dollars non plus pour des chemises en coton de bonne qualité.

Depuis que son grand-père l’avait fait asseoir sur ses genoux, dangereusement près de son entrejambe, pour laisser la télé les éduquer sur la valeur de l’argent et de l’intérêt composé, son truc à lui était devenu les chiffres. Tout chez Kirby tournait autour de l’argent, le pouvoir que celui-ci exerçait sur les gens et les choses qu’il rendait possibles. Fasciné, il voyait des chiffres partout et estimait le coût exact de ses plus petites indulgences. L’argent rendait la vie magique et contrôlait son humeur, ainsi que tous les aspects de sa vie.

Devrais-je risquer de le mettre en colère en l’appelant? Deux semaines déjà ; Jessica s’impatientait. Elle voulait parler à son « mécanicien » et ne pouvait plus garder sa douleur pour elle-même. Ce serait trop risqué. Tout le monde espionnait probablement ses moindres faits et gestes. Elle devait faire très attention. Si sa femme interceptait leur conversation, c’en serait fini de leur histoire d’amour. De plus, les appels téléphoniques étaient faciles à tracer ; des informations pourraient être exploitées au tribunal ; une facture détaillée de qui avait contacté qui. Non, elle resterait tranquille, et prendrait son mal en patience.

À bien réfléchir, elle préférait aller à lui directement et lui parler face à face. Mais comment ? Il avait été clair. Ils ne devaient jamais se rencontrer en dehors de l’endroit convenu à l’école. C’est aussi lui qui devait initier le contact. Ils avaient trop à perdre tous les deux. Comment pourrait-elle le voir maintenant qu’elle avait été expulsée, lui qui refusait de se fier au jugement d’une fillette de 16 ans ? Il devait pourtant tout savoir !

Jessica refusait de faire face à ça toute seule. Peut-être serait-il en mesure de lui dire quoi faire ? Voilà ! Elle irait trouver sa voiture. Elle savait où il la garait. Elle dérouterait les badauds tout au long du trottoir en laissant une note sous dix essuie-glaces, faisant croire à une distribution de prospectus, puis attendrait à proximité au coin d’une rue. La note comporterait le code qui l’identifiait, xoxoxo, et un message : « Nous devons vivre ensemble. Je suis enceinte. »

Personne ne devait découvrir son secret. La vieille sorcière serait la seule exception. Il avait déjà fait appel à ses services, et lui faisait confiance ; elle savait garder un secret. Parler n’était pas bon pour ses affaires. L’amour n’est pas un crime. Cette fois non plus, il n’avait rien fait de mal. Pourquoi donc se sentait-il persécuté ?

Il détruirait ceux qui oseraient entraver son bonheur. Il sortit une liasse de billets de la poche de son uniforme. La vieille sorcière la lui retira des mains sans prendre la peine de les compter pour la placer dans son tablier. Elle bâilla bruyamment, puis, le regard éteint, laissa échapper à voix basse, « demain ».

L’attente sera bientôt terminée. Elle leur remettrait une fiole. Le médecin-feuille faisait des messes basses avec les esprits tourmentés des esclaves d’antan. Son attitude évoquait son appartenance à l’outre-monde. De quoi faire frémir, elle venait d’un autre temps, d’une époque où être vu et entendu scellait à jamais votre sort, où l’invisibilité demeurait le meilleur gage de survie dans une dignité relative.

Crainte pour ce qu’elle savait comme pour ce qu’elle était, une vaudouisante, personne ne se sentait assez intrépide pour la regarder en face. Selon la rumeur, ses tisons avaient le pouvoir de liquéfier un cerveau. Intenses, ils perçaient les visages les plus hermétiques, décelaient les complexes, et les insécurités les mieux gardées. De son visage austère au regard fougueux taillé dans la pierre, empreint de gravité, elle pétrissait les peurs de nombreux autres sots. La femme maussade possédait un pouvoir enraciné dans une assurance étudiée. Lassée par les turpitudes de leur monde fait de plaintes, elle se détournait lentement pour prendre congé sans un ultime adieu.

Jessica voulait savoir quels secrets avaient pu lui révéler les plantes. Pourquoi les gens croyaient-ils que cette vieille femme détenait la clef de leur bien-être, le remède à tous leurs maux, cette petite mère sèche d’une foi inébranlable ?

Jessica se pinça le nez et avala la potion comme indiqué, une fois le matin et une autre le soir, un mélange malodorant d’ananas sauvage et d’une mauvaise herbe appelée pompon bouilli dans du vin pourpre jusqu’à ce qu’il devienne crémeux. Un demi-verre le matin, de préférence à jeun, et l’autre le soir après un repas léger. Comment la sorcière en connaissait-elle le bon dosage ?

Une fois son uniforme de mécanicien rangé sous le siège de sa voiture, Kirby rentra dans l’appartement où il vivait avec son frère cadet fraîchement rentré d’Afghanistan, la femme de celui-ci, et leur chien. Il les logeait aussi longtemps que nécessaire jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi. La puanteur de la friture l’attrapa à la gorge. Le fracas de conversations animées rivalisant avec un téléviseur lancé à plein tube, tout comme les aboiements du pit-bull assaillirent Kirby, saturant ses sens et son esprit. Il ne s’entendait plus penser, et voulait crier pour faire taire l’affront.

Il aurait aimé réfléchir à tout ce qui s’était passé et, dans la tranquillité, décider de la meilleure façon de procéder avec Jessica. Il avait besoin de calme pour cogiter. Ressentant la compulsion de mettre de l’ordre dans son appartement le mécontentement déformait ses expressions. Sa belle-sœur craignait toujours le pire dans ces moments-là et s’absentait rapidement de la pièce à la seule vue de son visage grimaçant.

Elle se souvenait encore de l’irritabilité des deux frères. Déraisonnables à l’extrême, ils s’invectivaient, puis s’empoignaient avant d’en venir aux mains avec une rapidité vertigineuse. L’immeuble de trois étages qui semblait construit en papier mâché faisait outrage à l’architecture moderne. Le loyer restant abordable, personne ne s’en plaignait vigoureusement. Le tempérament explosif des deux hommes intensifiait l’altercation. Sur le point d’en venir aux coups, le spectre d’un voisin, et la menace d’un appel imminent à la police apaisaient la situation, poussant le plus jeune frère et sa femme à sortir faire une longue marche avec leur chien pour se calmer. C’était soit ça, ou soit une nuit dans une cellule de dégrisement, répétait le voisin avec fermeté et conviction.

— Je sais que tu penses pouvoir gérer ton frère, mais moi je n’en peux plus. J’en ai assez de lui et de cette situation ridicule. Partons vivre chez mes parents. Au moins, eux, ils ont de la place et sauront nous recevoir. Tant que nous restons soudés, nous nous en sortirons, tu le sais.

Après une dispute avec son frère, maintenant il faisait face à la colère de sa femme.

— Ma biche, je ne trouverai pas de boulot dans la petite ville de tes parents. Il n’y a rien là-bas. Nous devons nous accrocher, rester ici, dans la grande ville où tout est encore possible. Patience. La chance va bientôt nous sourire, je le sens. J’ai un filon pour un emploi dans la sécurité. Un poste d’agent de protection rapprochée. Ils appelleront bientôt. S’il te plaît, fais-moi confiance.

— Si ce travail ne se matérialise pas, promets-moi, nous ferons les choses à ma façon.

— Je ne peux pas faire ça, mon chou. Ne t’inquiète pas. Tout ira bien. Nous allons devoir attendre un peu.

— Je n’aime pas ça !

Se sentir ignorée par un homme pour qui elle avait sacrifié ce qu’elle avait de plus cher, sa virginité, sa scolarité et le respect de ses proches ; un homme qu’elle soupçonnait de mettre de la distance entre elle et lui ? Coupée de ses camarades ; coincée à la maison sous les regards inquisiteurs de sa famille ; menée au bord de la dépression par l’oisiveté et une surveillance de chaque instant ; fatiguée de l’impression d’avoir servi de jouet entre les mains d’un vieux bonhomme dégueulasse sans égard pour elle, un simple maillon dans une chaîne qu’elle ne se souvenait pas avoir recherchée, Jessica se mit en tête de composer le numéro de Kirby pour l’engueuler. Advienne que pourra. Sa décision était prise, l’épouse que Kirby taisait allait découvrir le pot aux roses. Elle le quitterait enfin pour lui laisser la place.

— Pourquoi suis-je la seule à souffrir ainsi ? Qu’est-ce que je t’ai fait ? Pourquoi te joins-tu à tout le monde pour me punir ? J’ai lu la carte que tu as adressée à ma mère. Quel hypocrite tu fais ! Je t’ai donné mon corps, et tu me craches dessus comme ça ? Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour pour toi.

C’était plus fort que lui. Le militaire n’était pas censé écouter les messages laissés sur le répondeur de son grand frère. Son instinct l’y avait poussé. Il tournait en rond dans l’appartement et s’ennuyait à mourir. Trop tard ! Il avait laissé la curiosité prendre le dessus sur la raison. Le dernier enregistrement l’ébranla.

— Mes règles sont revenues. Elles sont étranges, grumeleuses, et ont une forte odeur que je ne reconnais pas. J’en suis sûre, quelque chose a été évacué.

Jessica savait qu’elle n’était pas censée contacter Kirby à son domicile, mais s’en tapait, et ne se souciait plus que de ses propres besoins trop longtemps ignorés. Elle cherchait résolument à le compromettre. Elle avait attendu en vain une réponse à sa requête de vie commune. Même une vague promesse d’emménager ensemble dans un futur proche aurait pu la satisfaire ; quelque chose qui lui aurait montré qu’elle comptait à ses yeux et qu’il ne l’oubliait pas, mais rien. Tout sauf ce silence ignoble aurait été préférable !

— Le médicament à la texture bizarre que nous avons acheté chez la sorcière a fonctionné. Quand est-ce qu’on se revoit, Kirby ?

La voix instable dans l’appareil était bien celle d’une gamine. Le soldat bouillonnait. Son sang ne fit qu’un tour. Affolé, il résolut de demander des comptes à son frère le soir même.

— Comment est-ce possible ? répétait-il à voix haute. Et moi qui croyais… Mon frère avec une gamine, encore…

Debout au milieu du salon, Kirby décrivait une attaque non provoquée et racontait à la police que son frère lui avait lancé un couteau au visage. Le coup porté lors de sa parade défensive, disait-il, avait été accidentel, pratiquement automatique. Il n’avait cherché qu’à se protéger. Il déclarait aimer son frère et ne pas avoir agi avec malice. Faisant acte de contrition, il était prêt à se soumettre au verdict de la justice.

— Je ne voulais pas en arriver là, ni même lui faire du mal. Je ne sais pas pourquoi il était en colère. J’ai paniqué. Il prend toujours tout à cœur, il est extrême, mon frère. Depuis son retour d’Afghanistan, il est comme ça, intense et effrayant.

Sa belle-sœur, elle, raconta à la police qu’en grimpant les escaliers elle a entendu le bruit d’une altercation à l’étage. Craignant le pire, alarmée par des cris plus forts qu’à l’accoutumée, elle s’est précipitée pour voir ce qui se passait.

— Ça arrivait tout le temps qu’ils se chamaillent. Mais jamais comme ça ! Dans cette famille, ils hurlent pour un rien. J’avais pressenti qu’il y aurait une tragédie. Il y avait des problèmes tout le temps entre ces deux-là.

Dans la pièce, elle trouva son mari allongé dans une mare de sang sur le sol, gémissant de manière convulsive, incapable de prononcer un mot intelligible, perdant conscience.

— Kirby était accroupi à ses côtés, il criait et pleurait, inconsolablement, comme un enfant. Tout près d’eux, sur le sol gisait un couteau de cuisine couvert de sang. Dans mon emballement, j’ai quitté la pièce pour appeler la police. Je craignais le pire, et voilà que j’avais raison. Et maintenant, à cause de cet énergumène, ma vie s’est écroulée tout à coup. Combien j’aurais préféré avoir eu tort ! Je me sens coupable de ne pas avoir fait davantage pour le convaincre de partir.

Dans le salon, ce soir-là, la police récupéra deux armes blanches, un couteau suisse et un couteau de cuisine, ainsi qu’un répondeur automatique brisé en deux sur le sol dont la corde avait été sauvagement arrachée du mur. Pendant qu’on lui lisait ses droits avant de l’embarquer, la belle-sœur de Kirby maudissait de toutes ses forces le jour où elle avait accepté d’emménager chez lui. Elle lui en voulait plus que tout. Son chien était blessé, lui aussi brutalement poignardé, comme son mari à l’article de la mort, s’accrochant à la vie. Qu’arriverait-il à la prunelle de ses yeux  ? Lors du transport, il ne survécut pas à ses blessures et s’éteignit dans l’ambulance. La police boucla Kirby pour homicide involontaire.

Pour le moment, son secret était sauf. Aux yeux de la société, il serait tout, sauf un pédophile. Il reprenait son souffle.